GABON. Quand les Nations Unies confirment ce que j’avais annoncé

LIBRES PROPOS. Depuis bientôt trois ans, au Gabon, toute voix critique est disqualifiée d’avance. Lorsqu’un responsable politique dénonce la concentration du pouvoir, on en fait un nostalgique. Lorsqu’un juriste relève une incohérence institutionnelle, on en fait un aigri. Lorsqu’un citoyen s’inquiète du recul de ses libertés, on en fait un pessimiste incapable de voir « les avancées ».

J’ai, pour ma part, accepté ce procès d’intention. À plusieurs reprises, j’ai alerté : sur la suspension des réseaux sociaux, sur l’ordonnance relative au code de la nationalité, sur la détention de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nzé. À chaque fois, le pouvoir et ses relais ont balayé ces avertissements d’un revers de main : exagérations d’opposant, fantasmes de juriste, ressentiments d’aigri.

Or, le 9 juin 2026, devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, ce ne sont plus les opposants qui ont parlé. Ce ne sont plus les partis. Ce ne sont plus les réseaux sociaux. Ce ne sont plus les médias indépendants. C’est l’Organisation des Nations Unies elle-même qui en a présenté la facture.

Présentant le rapport du Bureau régional pour l’Afrique centrale (UNOCA), la Sous-Secrétaire générale pour l’Afrique, Mme Martha Pobee, a constaté une « tendance préoccupante à la multiplication des restrictions des droits civils et politiques » dans plusieurs États de la sous-région. Et parmi les pays nommément cités figure le Gabon, pour trois motifs précis : les restrictions imposées aux réseaux sociaux, la loi controversée sur la nationalité, et la détention des opposants, notamment l’ancien Premier ministre, Alain Claude Bilie-By-Nze.

Trois griefs énoncés froidement, à la tribune de l’organe le plus solennel du système international. Le Gabon « nouveau » rangé, dans le même paragraphe, aux côtés des régimes que l’on épingle pour la prolongation des mandats, la judiciarisation de l’opposition et les élections contestées.

Pour beaucoup, cette sortie de l’ONU est une surprise. Pour moi, elle n’en est pas une. Car ce que les Nations Unies viennent de constater, je l’avais, point par point, annoncé.

I. CE QUE J’AVAIS ÉCRIT, ET QUE L’ONU VIENT DE CONFIRMER

J’ai consacré à chacun de ces trois sujets une analyse entière. Sur la suspension des réseaux sociaux, j’ai écrit qu’aucune démocratie solide ne se construit en rétrécissant les espaces de parole, et que l’on ne bâillonne que ce que l’on redoute d’entendre. Sur le code de la nationalité, j’ai démontré la contradiction logique qu’il y a à fonder l’appartenance à la République sur une « ascendance autochtone » qui, par construction, précède la République elle-même. Sur le cas Bilie-By-Nzé, j’ai publié une tribune entière, sous un titre qui n’avait rien d’un effet de style : « Les prix politique et diplomatique d’une répression mal calculée ».

J’y avais décrit, pièce par pièce, la chaîne de réactions internationales que l’arrestation de l’opposant arrivé deuxième à la présidentielle allait déclencher, et j’avais conclu que le coût de cette répression pour l’image du pays se paierait « aujourd’hui, et se paierait encore longtemps ». À chaque fois, le pouvoir et ses soutiens sont venus contester ce que j’écrivais.

Aujourd’hui, les trois sujets sur lesquels j’ai été contredit sont les trois sujets que l’ONU nomme. Je ne tire de cette concordance aucune satisfaction : on ne se réjouit pas d’avoir eu raison sur le malheur de son pays. Mais je n’accepterai plus que l’on présente ces alertes comme les obsessions d’un homme aigri. Ce n’étaient ni des prophéties, ni des menaces. C’était une simple lecture du droit et des rapports de force internationaux. La réalité, hélas, n’a mis que quelques jours à me donner raison.

II. UNE INTERPELLATION SANS PRÉCÉDENT DANS L’HISTOIRE DU GABON

Il faut le dire avec gravité, car c’est un fait lourd : à notre connaissance, c’est la première fois que le Gabon est nommé, à la tribune du Conseil de sécurité des Nations Unies, pour la restriction des libertés fondamentales.

Le contraste est sévère. Pendant le long règne de la famille Bongo, pourtant quelques fois épinglé par les organisations non gouvernementales, jamais le Gabon n’avait été pointé à ce niveau pour ses libertés. Mieux encore : le régime aujourd’hui déchu siégeait au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies entre 2021 et 2023, et le Gabon a même assuré la présidence du Conseil de sécurité en octobre 2022. Hier, notre pays parlait depuis le fauteuil. Aujourd’hui, il est cité depuis le banc.

Mesurons ce retournement symbolique. Un pays qui se flattait de n’avoir jamais connu de conflit armé, qui se posait en héraut du dialogue et de la stabilité, se retrouve répertorié parmi les régressions d’une région en crise. Ce n’est pas un détail protocolaire. C’est un point noir, le plus lourd de notre histoire diplomatique récente. Et il porte la signature, non d’un parti, mais d’un régime qui prétendait avoir tourné la page de ses prédécesseurs.

III. LES TROIS GRIEFS, UN PAR UN

A. Les réseaux sociaux : un peuple privé de parole. Les principales plateformes numériques sont suspendues depuis le mois de février. Leur réouverture, nous dit-on, dépendra du vote d’un « cadre législatif » par le Parlement. Autrement dit : pendant des mois, un peuple est privé de l’espace où il échange, conteste et interpelle ses dirigeants ; et lorsqu’on lui rendra cette parole, ce sera sous condition, encadrée, surveillée, juridiquement bridée. On nous dira que c’est pour lutter contre les « abus ». Mais lorsqu’un pouvoir en vient à craindre davantage la parole de son peuple que les problèmes que ce peuple dénonce, le sujet n’est plus technique : il est politique.

B. Le code de la nationalité : une faute de logique avant d’être une faute de droit. Le problème n’est pas que le Gabon protège sa nationalité, tout État en a le droit. Le problème est dans la méthode et dans le concept. Comment fonder l’appartenance à une République sur une « ascendance autochtone » qui lui est, par définition, antérieure ? On demande au citoyen de prouver une antériorité par rapport à l’État même qui lui confère sa qualité de citoyen. Et en organisant insidieusement deux catégories de Gabonais – ceux de souche pleine et ceux de souche suspecte – on introduit au cœur du pacte national une hiérarchie que la Constitution prohibe et que notre histoire rend absurde. Que l’on songe au Haut-Ogooué. Que l’on songe à toutes nos provinces frontalières, terres de brassages anciens. Qui, dans ce pays, oserait dresser la liste des « purs » ?

C. Le cas Bilie-By-Nzé : la justice que le pouvoir disait vouloir indépendante. Que l’on partage ou non les idées de l’ancien Premier ministre n’a aucune importance. Le vrai sujet n’est pas le fond du dossier, qui relève des seuls magistrats : il est la procédure, et ce qu’elle révèle. Dans un État de droit, la liberté ne se mesure pas à la manière dont sont traités les amis du pouvoir, mais à la manière dont sont traités ses contradicteurs. Or, le 8 janvier 2026, devant les piliers du nouveau régime, le chef de l’État faisait lui-même de la « justice indépendante » l’un des fondements de son ordre nouveau. Que les Nations Unies érigent aujourd’hui ce dossier en motif d’inquiétude internationale n’est donc pas un hasard : c’est le démenti, prononcé à New York, d’une promesse faite à Libreville. La justice doit non seulement être indépendante ; elle doit aussi paraître l’être. Aux yeux du peuple. Et désormais, aux yeux du monde.

IV. LE PRIX QUE L’ON NE VOIT PAS ENCORE : LA FACTURE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE

On objectera peut-être : l’ONU a parlé, et après ? Une déclaration n’est pas une sanction. C’est exact. Mais ceux qui raisonnent ainsi confondent le bruit et le signal. Une interpellation du Conseil de sécurité ne fait pas de prisonnier ; elle fait autre chose, de plus insidieux : elle inscrit un pays sur la carte mentale du risque. Et le Gabon, en juin 2026, ne peut se permettre aucun signal de risque supplémentaire. Rappelons où nous en sommes.

L’agence Fitch a abaissé la note souveraine du pays à CCC+, puis, fin 2025, à CCC- en devises et CC en monnaie locale ; Moody’s la maintient en catégorie Caa. Ce sont des notes de quasi-défaut, qui disent en langage technique ce que les marchés pensent en clair : ils doutent de notre capacité à honorer nos engagements. La dette publique approche 80 % du PIB, dans une économie qui tire encore plus de 40 % de ses recettes du pétrole, et qui fait face à un mur d’échéances de remboursement concentrées à court terme.

Or, depuis le début de l’année 2026, le gouvernement a engagé une opération délicate, et au demeurant méritoire : restaurer la crédibilité de la signature de l’État. Négociation d’un programme avec le Fonds Monétaire International ; discussions pour un prêt avec la Banque Mondiale ; audit de la dette publique présenté comme un gage de transparence ; missions à Washington lors des réunions de printemps. Et cette stratégie a commencé à porter : en janvier puis en mars 2026, les obligations gabonaises ont figuré parmi les meilleures performances des marchés émergents, et l’écart de rendement s’est resserré. Le message envoyé aux marchés était limpide : le Gabon se réforme, le Gabon se gouverne mieux, le Gabon redevient crédible.

C’est exactement là que l’interpellation de l’ONU frappe. Car ce que le gouvernement vend aux marchés et aux bailleurs – la bonne gouvernance, la transparence, l’État de droit retrouvé – est précisément ce que le Conseil de sécurité vient publiquement de mettre en doute. Les agences de notation n’évaluent pas que des chiffres : elles évaluent le « risque politique » et la qualité de la gouvernance. Le FMI ne prête pas qu’à des bilans, ses programmes reposent explicitement sur la gouvernance et la confiance. Les investisseurs, enfin, ne se déterminent pas seulement sur des taux : ils achètent un récit de stabilité.

Je ne prétendrai pas qu’une phrase de Mme Pobee provoquera, à elle seule, une nouvelle dégradation de note ou le refus d’un prêt, ce serait inexact, et je me refuse aux raccourcis. Mais je soutiens ceci, qui est rigoureux. Cette interpellation tombe au plus mauvais moment, et elle vient grossir la colonne du passif. Elle fragilise le récit de gouvernance sur lequel repose tout le redressement financier en cours. Elle donne des arguments à ceux qui, dans les comités de notation et les salles de marché, doutent de la signature gabonaise. Elle alourdit, ne serait-ce qu’à la marge, la prime de risque que le pays paiera sur chaque emprunt futur. Et dans la situation qui est la nôtre, chaque point de base se compte en milliards, et chaque mois de défiance se paie au prix fort.

Voilà la vérité que le pouvoir feindra d’ignorer : la répression a un coût comptable. Elle ne se paie pas seulement en honneur perdu et en libertés rognées. Elle se paie aussi en taux d’intérêt, en confiance des bailleurs, en accès au financement. Bâillonner un peuple est, aussi, une faute de gestion.

V. CE N’EST PAS LA DÉMOCRATIE QUE L’ONU DÉFEND ICI, C’EST LA PAIX

Le pouvoir tentera la diversion habituelle : « ingérence », « souveraineté », « complot ». Qu’il y renonce, car l’ONU a pris soin de désarmer cette défense. Le rapport ne se place pas seulement sur le terrain des droits, il se place sur celui de la stabilité. Ce que disent les Nations Unies, en substance, est ceci : museler la parole, hiérarchiser les citoyens, judiciariser l’opposition, ce n’est pas seulement abîmer la démocratie ; c’est éroder la confiance des populations dans leurs institutions, nourrir la frustration, et préparer, à terme, de nouveaux foyers de crise.

Dans une région déjà fragilisée par la guerre au Soudan, par le terrorisme du bassin du lac Tchad et par des tensions politiques en chaîne, affaiblir le contrat social gabonais n’est pas une affaire intérieure anodine, c’est un facteur de risque régional. Les craintes des Nations Unies ne sont ni puériles ni théoriques. Ce sont des craintes réelles. Et un gouvernement avisé écoute toujours des alertes émises à si haut niveau, surtout lorsqu’elles pointent des sensibilités dans des régions enclines à l’instabilité.

Car il faut le rappeler sans détour : l’histoire récente du Gabon, depuis le 30 août 2023, n’a pas encore cicatrisé. On ne construit pas des « institutions fortes et durables » en affaiblissant méthodiquement ce qui seul les rend légitimes : la liberté de parole, l’égalité des citoyens, l’indépendance de la justice.

VI. LES QUESTIONS QUE NOUS POSONS AU RÉGIME

Puisqu’il faut interpeller, interpellons, sans détour. Le chef de l’État a promis une « année de vérité » et déclaré, devant la Nation, que « le temps des promesses creuses est révolu ». Soit. Qu’il commence par celle-ci : la promesse de liberté du 30 août 2023.

Première question : comment conciliez-vous le récit de la « rupture » avec un bilan que l’ONU range parmi les régressions de la sous-région ? Où est la rupture, lorsque les méthodes – bâillon numérique, hiérarchie des citoyens, justice soupçonnée d’être aux ordres – sont précisément celles que vous prétendiez abolir ?

Deuxième question : combien de temps comptiez-vous tenir le pari qu’une arrestation aussi lourde resterait sans écho au-dehors ? Je vous avais prévenus, par écrit, que le prix serait diplomatique. Ce prix, l’ONU vient de l’afficher. Le contesterez-vous encore ?

Troisième question, la plus grave : entendez-vous, enfin, l’avertissement ? Ou allez-vous attendre que la frustration se transforme en fracture pour découvrir que l’on vous avait prévenus, non pas une fois, mais deux ? Car lorsqu’une organisation aussi prudente que les Nations Unies exprime publiquement son inquiétude, le réflexe ne devrait pas être la défense. Il devrait être l’introspection.

VII. IL N’EST JAMAIS TROP TARD POUR BIEN FAIRE

Je ne suis pas de ceux qui se nourrissent du malheur national. Aussi je conclurai non par l’anathème, mais par le conseil. Il n’est jamais trop tard pour un gouvernement de bien faire. Sur ces trois sujets – les réseaux sociaux, le code de la nationalité, la détention de l’ancien Premier ministre – le régime aurait tout intérêt à revenir sur ses pas. Pour le bien du peuple gabonais, d’abord. Pour sa propre survie, ensuite.

Les Nations Unies ne sont pas l’opposition gabonaise. Ni un parti. Ni un candidat. Elles n’ont aucun intérêt dans nos débats internes. Lorsqu’elles s’inquiètent, la sagesse n’est pas de se défendre, mais d’écouter. Et écouter, ici, a un nom précis : rouvrir la discussion avec l’opposition, bâtir un véritable dialogue politique entre les acteurs du pays, apaiser les tensions, et commencer à répondre, une à une, aux observations des organisations internationales. C’est ainsi, et non par le silence imposé, que l’on relève une signature, que l’on rassure des bailleurs, que l’on consolide la paix et la cohésion nationale.

Les démocraties ne meurent presque jamais d’un excès de liberté. Elles meurent lorsque leurs dirigeants cessent d’entendre les avertissements qui leur sont adressés. Le Gabon n’a pas changé de régime en août 2023 pour échanger une confiscation contre une autre. Il a cru à une promesse. Cette promesse est aujourd’hui contredite, non par ses adversaires, mais par le tribunal de l’opinion mondiale.

On ne fait pas du neuf avec du vieux. On ne bâtit pas une République sur le silence imposé, la nationalité soupçonneuse et la justice asservie. Le monde, désormais, regarde le Gabon. Le peuple gabonais, lui, écoute. Et il n’oublie pas.

Ali Akbar ONANGA Y’OBEGUE

Docteur en Droit,

Enseignant à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université Omar Bongo de Libreville,

Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais,

Ancien Ministre.

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