TRIBUNE. Il y a trois ans déjà, le 30 août 2023, le Gabon se réveillait au son d’un communiqué militaire annonçant la fin du régime constitutionnel dirigé par le Président de la République, Chef de l’Etat, Son Excellence Ali Bongo Ondimba, la dissolution de certaines institutions et la prise du pouvoir par un Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions.
Trois ans ont passé, assez pour que l’émotion s’éloigne et les intentions se confrontent aux résultats. Mais ce ne sont pas trois années d’un même régime : il y eut d’abord la Transition, désormais achevée ; il y a, depuis mai 2025, un nouveau mandat dont il serait malhonnête de dresser déjà le bilan. La Transition peut être jugée ; le nouveau mandat ne peut l’être encore, mais sa trajectoire, si, et c’est elle qui inquiète.
Je n’écris pas ces lignes en oubliant d’où je viens. Je suis un responsable du Parti Démocratique Gabonais ; ce parti qui a gouverné notre pays pendant plusieurs décennies avec des réalisations considérables mais aussi des erreurs, à regarder aussi honnêtement les unes que les autres. J’ai servi l’État sous le régime renversé le 30 août 2023. Je ne réécrirai pas cette histoire pour me fabriquer une innocence confortable : cette période a connu des réalisations, mais aussi des insuffisances et des pratiques contestées, et j’en assume ma part.
Mais cette vérité en impose une autre : on ne renverse pas un régime au nom de ses fautes pour rendre ces mêmes fautes excusables quand on les reproduit soi-même, c’est même l’inverse. Parce que le 30 août s’est présenté comme une rupture, ceux qui en sont issus doivent être jugés plus sévèrement à l’aune de cette promesse.
I. LA TRANSITION EST TERMINÉE : ON PEUT DÉSORMAIS LA JUGER
Il serait douteux de dresser aujourd’hui le bilan définitif d’un septennat qui n’a pas seize mois d’existence. Le nouveau mandat, issu de l’élection du 12 avril 2025, commence à peine ; des réformes sérieuses ne produisent leurs effets que dans la durée. Cette précaution évite de substituer le procès d’intention au jugement politique.
Le 30 août 2023 n’a jamais été présenté comme une simple prise de pouvoir militaire, mais comme une restauration, une rupture avec les mauvaises pratiques : institutions restaurées, gouvernance assainie, justice, transparence, mérite, dignité, et, au terme de la Transition, restitution du pouvoir aux civils.
Cette Transition est aujourd’hui terminée. Son premier paradoxe restera historique : l’homme qui prit le pouvoir à la tête des militaires devint le candidat à l’élection censée y mettre fin, avant d’abandonner l’uniforme pour devenir le civil auquel le pouvoir fut remis. Le 12 avril 2025, Brice Clotaire Oligui Nguema fut élu Président de la République ; son investiture, début mai, mit fin à vingt mois de Transition.
Je ne reviens pas sur le déroulement de cette élection. Mais personne ne pourra effacer ce paradoxe : une Transition censée mener du militaire au civil a servi de passerelle entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil d’un même homme.
On peut l’applaudir ou la contester. Mais on ne peut prétendre qu’elle corresponde à ce que beaucoup de Gabonais avaient compris lorsque leur fut annoncée la restitution du pouvoir aux civils. Voilà le premier compte que l’Histoire retiendra de cette Transition.
II. LE SEPTENNAT COMMENCE, MAIS SA TRAJECTOIRE EST DÉJÀ LISIBLE
Il existe une différence fondamentale entre dresser prématurément le bilan d’un mandat et observer la direction qu’il prend : un navire peut être encore loin de sa destination et déjà naviguer dans la mauvaise direction. C’est précisément là que commence mon inquiétude.
Depuis la fin de la Transition, on n’observe pas de rectification de méthode ; plusieurs tendances apparues depuis le 30 août se prolongent plutôt : forte concentration de la décision, faiblesse des contre-pouvoirs, engagements financiers, endettement croissant et annonces dont le financement interroge. Ce sont ces signaux qui, aujourd’hui, inquiètent.
Nous ne regardons donc pas seize mois isolés, mais trois années de continuité politique autour du même pouvoir et du même homme, même si l’uniforme militaire a laissé place au costume civil.
III. CE NE SONT PAS LES MOYENS QUI MANQUENT
C’est ici que se situe, selon moi, la question fondamentale : le Gabon n’est pas un pays dépourvu de moyens, il ne l’était pas le 30 août 2023 et il ne l’est pas davantage trois ans plus tard.
Nous avons du pétrole, du manganèse, du bois, des ressources halieutiques, un patrimoine forestier exceptionnel, une position géographique privilégiée et une population faible au regard de ces richesses. Nous disposons aussi de compétences humaines considérables, au Gabon comme dans la diaspora : ingénieurs, médecins, juristes, universitaires, entrepreneurs. Même les financements ne sont pas introuvables, puisque l’État continue d’emprunter et de mobiliser des ressources considérables. Cessons donc de raconter que le problème gabonais serait seulement celui de l’argent : notre problème est celui de la vision, de la méthode, des priorités et de l’utilisation des moyens dont nous disposons.
C’était déjà, reconnaissons-le, l’une des faiblesses du régime précédent, d’où une question inévitable : à quoi servait de le renverser si c’était pour reproduire ce qui avait contribué à son discrédit ?
La rupture ne consiste pas à remplacer les bénéficiaires d’un système, mais à changer le système lui-même. Si la concentration excessive du pouvoir était mauvaise hier, elle demeure mauvaise aujourd’hui ; si l’opacité était condamnable hier, elle ne devient pas vertueuse parce que ceux qui en profitent ont changé ; si les réseaux, le favoritisme et la confusion entre intérêts politiques et État étaient dénoncés avant le 30 août, leur reproduction après ne peut être la restauration promise.
C’est là que naît la véritable désillusion : le plus grave ne serait pas que le pouvoir actuel commette des erreurs, tous les gouvernements en commettent, mais qu’il s’accommode d’un système qu’il avait promis de changer, parce qu’il convient aussi à ses nouveaux bénéficiaires. Passé ce seuil, l’erreur devient méthode.
IV. ET PENDANT CE TEMPS, LE GABONAIS ATTEND
Derrière les raisonnements institutionnels et les annonces existe une réalité plus concrète : celle du Gabonais qui cherche un emploi, du retraité qui attend sa pension, de la famille qui cherche l’eau ou l’électricité, du malade qui peine à se soigner, de la petite entreprise qui attend d’être payée, et de l’étudiant qui se demande comment il poursuivra ses études.
C’est pourtant en leur nom que le 30 août avait été présenté comme une libération. Or les chiffres sur l’emploi des jeunes demeurent préoccupants, et le chômage continue de frapper cette génération placée au cœur des promesses du nouveau pouvoir.
Et voici qu’au même moment surgit la question des bourses. Je l’ai déjà dit et je le répète : dans un pays disposant des ressources du Gabon, l’éducation ne peut devenir une variable d’ajustement budgétaire.
La bourse n’a jamais été une simple gratification financière ; elle a constitué un instrument d’égalité sociale, permettant à l’enfant d’une famille modeste d’accéder aux mêmes formations que celui dont la famille pouvait payer seule les études. Avant d’expliquer à la jeunesse que certaines formations coûteraient trop cher, l’État devrait d’abord indiquer quelles dépenses moins essentielles il a supprimées avant de toucher à son avenir. La question est simple et elle mérite une réponse.
V. RESTAURER LES INSTITUTIONS, C’ÉTAIT AUSSI GARANTIR LES LIBERTÉS
La promesse du 30 août concernait aussi notre rapport à la liberté, puisqu’on nous annonçait un État restauré et une République réconciliée avec ses citoyens. Or une République ne se juge pas seulement à ses routes ou ses inaugurations : elle se juge aussi à la liberté laissée à ceux qui la contestent.
On peut combattre la diffamation et protéger la dignité des personnes sans considérer la contradiction comme une menace. La démocratie ne se mesure pas à la liberté de ceux qui applaudissent, mais à la place laissée à ceux qui dérangent.
Les inquiétudes autour des médias, des réseaux sociaux et de l’expression critique ne peuvent être traitées comme secondaires. Un pouvoir né au nom de la restauration doit comprendre que la contradiction n’est pas un danger pour la République : elle en est l’une des conditions de sa vitalité démocratique.
VI. MBANIÉ : LE PEUPLE A LE DROIT DE SAVOIR
Il y a également Mbanié, Conga et Cocotiers. Je me suis déjà longuement exprimé sur cette question et je n’y reviens que parce qu’elle illustre un problème plus général : la relation entre le pouvoir et le peuple sur les grandes questions nationales.
La Cour internationale de Justice a rendu son arrêt le 19 mai 2025 et, depuis, la mise en œuvre s’est engagée, avec l’accompagnement de l’Union africaine. Sur un sujet aussi grave, je refuse à la fois la surenchère nationaliste qui promettrait ce que le droit international ne permet plus, et l’opacité qui considérerait que le peuple n’a pas besoin de savoir.
Le peuple gabonais doit connaître ce qui a été décidé, les conséquences territoriales, maritimes, économiques et stratégiques qui peuvent en résulter, ce qui reste susceptible de discussion diplomatique, et les engagements pris en son nom. La souveraineté nationale ne consiste pas à protéger le peuple de la vérité : elle commence par elle.
VII. TOUT ÇA POUR ÇA ?
Alors oui, trois ans après, la question peut être posée : tout ça pour ça ?
Tout cela pour renverser un système et en reproduire les mauvaises habitudes, promettre la restauration des institutions et reconstruire une forte concentration du pouvoir, annoncer une nouvelle gouvernance et se retrouver confronté à des inquiétudes budgétaires sérieuses, proclamer la jeunesse priorité nationale tout en restreignant ses possibilités d’études, annoncer davantage de liberté tout en laissant resurgir la tentation de contrôler la parole publique, et promettre le retour du pouvoir aux civils pour découvrir que ce civil était le militaire d’hier ?
Si le 30 août ne devait produire qu’une autre version de ce qu’il prétendait abolir, alors oui : quelle désillusion ! Mais cette désillusion ne doit pas devenir notre nouvelle fatalité nationale, car le Gabon peut faire mieux et en a les moyens : nous ne sommes ni un pays sans richesses, ni sans compétences, ni sans possibilités, mais un pays dont les immenses potentialités attendent toujours une méthode à leur hauteur.
VIII. L’ESSOR VERS LA FÉLICITÉ RESTE POSSIBLE
Pendant toute la Transition, une formule fut répétée : l’essor vers la félicité. Elle n’appartient pourtant à aucun régime ni à aucun parti, puisqu’elle vient de notre hymne national, La Concorde, et appartient au patrimoine commun de tous les Gabonais.
Peut-être est-ce la question essentielle de cet anniversaire : l’essor reste possible, mais il exige autre chose qu’un slogan. Il suppose des institutions plus fortes que les hommes, une gestion publique où chaque franc dépensé puisse être expliqué, une dette maîtrisée, une administration compétente, une justice indépendante, une économie créatrice d’emplois, une jeunesse considérée comme un investissement, une presse libre, une opposition respectée et un pouvoir assez sûr de lui-même pour accepter la contradiction.
Trois ans après, deux chemins demeurent possibles. Le premier appartient encore au pouvoir actuel : changer de trajectoire, abandonner les pratiques que le 30 août avait promis de combattre, restaurer la confiance, accepter la critique et remettre la compétence, la responsabilité et la transparence au centre de l’État. Il est encore possible de le faire.
Mais si ceux qui gouvernent considèrent qu’ils n’ont rien à corriger, si toute critique devient une hostilité et si les pratiques dénoncées hier deviennent les habitudes d’aujourd’hui, alors une idée s’imposera : ce n’est pas parce qu’une méthode échoue que le Gabon est condamné à échouer.
Une autre manière de gouverner et d’organiser la relation entre pouvoir et citoyens est possible. Je ne précipite rien et je ne désigne personne, mais je refuse que l’on nous fasse croire que nos insuffisances seraient une fatalité nationale : elles ne le sont pas.
IX. ET MAINTENANT ?
Trois ans après, l’heure n’est plus aux célébrations ni aux slogans, elle est à l’exigence. Le pouvoir issu du 30 août doit désormais accepter d’être jugé comme il a lui-même jugé celui qu’il a renversé : non sur ses intentions, mais sur ses actes, sa méthode et la direction qu’il imprime au pays, non un bilan définitif après seize mois, mais une trajectoire dont chacun peut déjà observer les signes.
Cette trajectoire inquiète et peut encore être corrigée, mais le temps où il suffisait d’invoquer les fautes du passé pour justifier celles du présent doit prendre fin : on ne gouverne pas éternellement contre ceux qu’on a remplacés ; un jour vient où l’on doit répondre de ce que l’on fait soi-même, et ce jour est venu.
Et maintenant ? Maintenant, il faudra construire, car au-dessus de nos partis, de nos victoires et de nos querelles existe quelque chose qui doit redevenir notre seule mesure : le Gabon.
Notre hymne national nous en indique peut-être le chemin lorsqu’il nous invite à dépasser nos querelles pour bâtir ensemble cet édifice nouveau auquel nous rêvons. Cela ne signifie pas oublier notre histoire ni substituer l’amnésie à la justice, mais refuser que les blessures d’hier deviennent le programme politique de demain, autrement dit, ni revanche du 29 août sur le 30, ni perpétuation du 30 août contre le 29, mais apprentissage de l’un et de l’autre pour les dépasser tous deux.
Alors seulement nous pourrons retrouver le véritable sens de ce mot que nous chantons depuis l’indépendance, la Concorde, et rendre possible cet essor vers la félicité qui n’appartient ni à ceux qui gouvernent aujourd’hui, ni à ceux qui gouvernaient hier, mais à tous les Gabonais.
Les moyens existent. L’essor n’a pas encore eu lieu. Mais il reste possible.
Ali Akbar ONANGA Y’OBEGUE
Docteur en Droit, Enseignant à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université Omar Bongo de Libreville,
Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais,
Ancien Secrétaire Général du Gouvernement, Ancien Ministre.
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