
La crise de l’eau ne s’explique pas uniquement par l’insuffisance des financements. Elle révèle aussi les difficultés à programmer, mobiliser et orienter efficacement les ressources disponibles. Tel est l’un des principaux constats d’une récente analyse publiée par trois experts de la Banque mondiale (BM) : Saroj Kumar Jha, spécialiste de l’eau, Arturo Herrera Gutierrez, spécialiste de la gouvernance et Kaushiki Singh, économiste.
S’il existe un réel manque de ressources financières pour financer des infrastructures, le comble est que les budgets disponibles restent sous-utilisés. Le décalage entre les ressources financières mobilisables et leur utilisation effective est tel que des financements peuvent être disponibles sans être transformés rapidement en infrastructures, en services ou en mesures d’adaptation, constatent les auteurs qui rappellent le rôle central de l’eau pour la santé, l’alimentation et l’énergie. Ils soulignent également le retard massif qu’accuse le monde dans la réalisation de l’Objectif de développement durable (ODD) n° 6 qui garantit l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement d’ici à 2030.
Le paradoxe du financement
Se référant à un rapport publié par le Groupe de la Banque mondiale en 2024 et intitulé Funding a Water-Secure Future, les auteurs rappellent que le taux d’exécution moyen du budget dans le secteur de l’eau n’a été que de 72% entre 2009 et 2020 et que « sur chaque dollar alloué, près de 28% ne sont jamais dépensés ».
Aussi, selon le document, en Afrique subsaharienne, ce taux est encore plus bas, à 62% environ. En d’autres termes, les pays ne parviennent pas à combler leur manque de financement alors que, dans le même temps, des fonds pourtant déjà alloués restent inutilisés.
L’eau souffre aussi d’un déficit d’exécution
Faibles capacités institutionnelles, projets insuffisamment préparés, procédures de marchés publics, coordination entre administrations et questions foncières et environnementales sont autant d’obstacles susceptibles de retarder voire d’empêcher l’exécution des projets.
Pour Saroj Kumar Jha, Arturo Herrera Gutierrez et Kaushiki Singh, plusieurs raisons souvent d’ordre institutionnel empêchent de mener à bien un projet d’infrastructure hydraulique. Parmi celles-ci, l’absence d’institutions sectorielles capables de traduire des objectifs à long terme en un ensemble d’actions concrètes et assorties d’échéances précises.
Autres raisons : les projets sont préparés à la hâte, tandis que la passation des marchés nécessite l’aval de plusieurs organismes qui ne se coordonnent pas entre eux.
Les budgets ne se transforment pas en projets
Dans leur analyse, ils déplorent également le fait que « le délai nécessaire pour acquérir les terrains, obtenir les autorisations environnementales et faire approuver les marchés laisse peu de temps pour mener à bien les projets au cours de l’exercice budgétaire ». En conséquence, les fonds non consommés sont reversés au Trésor, retardant d’autant les investissements dans les infrastructures hydrauliques, déplorent-ils.
Il convient de souligner que ce problème n’est pas propre à un pays en particulier : il touche de nombreux États et relève les faiblesses des systèmes de gestion et d’exécution de la dépense publique.
En fin de compte, expliquent-ils, « une dotation budgétaire n’est pas un plan, mais une promesse. Sans l’appui d’une programmation pluriannuelle rigoureusement séquencée, articulant méthodiquement l’acquisition foncière, la conception, la passation des marchés et la réalisation des travaux, ces fonds resteront inutilisés ».
La planification comme maillon essentiel
Les auteurs affirment que mobiliser davantage de ressources ne représente que la moitié du chemin et que l’autre moitié consiste à ce que les gouvernements soient en mesure d’utiliser pleinement les moyens dont ils disposent. Cette approche s’inscrit dans le cadre de l’initiative «Place à l’eau» du Groupe de la Banque mondiale, qui met l’accent sur une meilleure utilisation des ressources disponibles.
C’est ainsi que pour faire correspondre les priorités du secteur de l’eau avec les budgets disponibles, la planification apparaît comme un maillon essentiel de la chaîne de la dépense.
Pour les auteurs, il s’agit donc à la fois de planifier et d’allouer les ressources, mais aussi de disposer de projets suffisamment préparés, sélectionnés et programmés pour pouvoir être effectivement réalisés.
Pour les auteurs, l’efficacité de la dépense devient aussi importante que la mobilisation de nouveaux financements, tout comme l’amélioration du suivi et de l’exécution ainsi que la meilleure articulation entre budgets, investissements et politiques de l’eau.
Ils insistent sur la relation établie par la Banque mondiale entre la qualité de la planification et le taux d’exécution budgétaire. L’institution internationale indique que les pays inscrivant les dépenses liées à l’eau dans des cadres pluriannuels cohérents et alignant leurs budgets sur des stratégies sectorielles affichent systématiquement des taux d’exécution plus élevés.
Au terme de leur analyse, Saroj Kumar Jha, Arturo Herrera Gutierrez et Kaushiki Singh estiment ainsi que le véritable enjeu réside dans la capacité des Etats à transformer les ressources budgétaires en investissements effectivement réalisés, au-delà de la seule mobilisation de financements.
Alain Bouithy
L’impératif de la réforme
« S’il reste important de mobiliser plus de financements, l’impératif le plus immédiat, et trop souvent négligé, consiste à rendre les budgets existants exécutables. Combler le déficit de financements pour l’eau passe avant tout par le renforcement des systèmes qui transforment les dotations en projets, et ces projets en résultats. Cela implique d’investir dans la planification à moyen terme, de constituer des réservoirs de projets crédibles, de préparer les investissements avant l’allocation des fonds et de consolider les institutions qui articulent les priorités sectorielles avec la dépense publique. Les pays en mesure d’aligner leurs budgets sur des stratégies sectorielles à long terme ont bien plus de chances de traduire leurs engagements en infrastructures et en services. C’est précisément là que l’initiative «Place à l’eau» peut contribuer à réorienter le débat de la question des financements à celle de la réalisation effective. Elle promeut l’élaboration de pactes pour l’eau pilotés par les pays eux-mêmes, grâce auxquels les gouvernements, les partenaires de développement et les investisseurs peuvent s’accorder sur un programme commun de réformes et d’investissements, associant au sein d’un cadre unique réformes des politiques publiques, renforcement des institutions, planification des investissements et financements. En améliorant la préparation des projets et la coordination, ainsi que l’articulation entre les priorités du secteur de l’eau et les décisions d’investissement public, cette démarche permet de garantir que des ressources rares ne soient pas seulement inscrites au budget, mais bel et bien dépensées. Accroître les financements est indispensable, mais ce sont des dépenses mieux préparées, mieux séquencées et mieux gérées qui transforment les crédits budgétaires en services fiables pour les populations. L’argent ne manque pas toujours. Le véritable défi consiste à bâtir des systèmes capables de le faire servir ».
Saroj Kumar Jha, directeur, pôle mondial d’expertise en Eau, BM
Arturo Herrera Gutierrez, directeur, Pôle mondial d’expertise en Gouvernance, BM
Kaushiki Singh, économiste, BM.
Cas du Maroc
Des investissements massifs, mais pour quels résultats ?
La crise de l’eau devient progressivement une question de finances publiques, de gouvernance et d’efficacité de l’investissement, et plus seulement une question de ressources hydriques. Ce constat ne devrait pas laisser indifférent le Maroc, qui connaît un stress hydrique et mène d’importants investissements dans les barrages, le dessalement, les interconnexions, la réutilisation des eaux usées, l’irrigation et la mobilisation des eaux non conventionnelles.
L’effort d’investissement est considérable. Selon la convention-cadre signée le 13 janvier 2020, le coût du «Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 » est estimé à 115,4 milliards de dirhams, financé à hauteur de 60% par le budget général de l’Etat, à 39% par les acteurs concernés et pour le solde dans le cadre du Partenariat public-privé (PPP), selon le ministère de l’Economie et des Finances.
Le programme porte sur l’amélioration de l’offre hydrique par la construction de barrages, la gestion de la demande et la valorisation de l’eau, le renforcement de l’approvisionnement en eau potable en milieu rural, la réutilisation des eaux usées, etc.
Selon le rapport annuel de la Cour des comptes 2024-2025, le taux d’exécution physique des projets liés à l’eau potable atteignait 81% à fin juin 2025, avec 6% des projets encore non lancés. Ces données ne permettent donc pas de placer le Maroc dans la même situation que celle décrite par les experts de la Banque mondiale, caractérisée par des budgets disponibles mais sous-utilisés. Elles ne suffisent toutefois pas à mesurer l’efficacité réelle de la dépense.
Ainsi, l’attention devrait plutôt être portée sur la performance des investissements : qualité de la programmation, délais de réalisation, maîtrise des coûts et, surtout, résultats effectivement obtenus en matière de sécurité hydrique.
Rappelons que la Banque mondiale estime que son programme d’appui au Maroc doit contribuer à économiser 25 millions de m3 d’eau potable dans les réseaux de distribution et à rendre disponible 52 millions de m3 d’eaux usées traitées pour leur réutilisation.
AB.
Fondateur et actuel administrateur du site Pagesafrik.



