
Deux pays avec la même dénomination
RETRO. En 1960, deux pays d’Afrique centrale accèdent à leur indépendance avec 45 jours d’écarts. Mais avec la même dénomination officielle. Le premier c’est la République du Congo, dont la capitale est Léopoldville. Celle-ci se trouve sur la rive gauche du Pool Malebo (le Pool Malebo est un semi-lac formé par le fleuve Congo avant les chutes de Kinsuka). Cette République du Congo accède à son indépendance le 30 juin 1960. Et le second pays, la République du Congo, dont la capitale est Brazzaville. Brazzaville se trouve sur la rive droite du Pool Malebo, juste en face de Léopoldville. Cette dernière République du Congo devient indépendante le 15 août 1960.
Pour éviter la confusion due à cette homonymie, aux Nations-Unies apparait l’habitude d’accoler le nom de la capitale au nom du pays pour spécifier de quel pays on parle. C’est ainsi qu’apparaissent les appellations de la République du Congo-Léopoldville et de la République du Congo-Brazzaville.
Les deux pays changent de dénomination: la RDC et la RPC
En 1964, le Congo-Léopoldville adopte une nouvelle Constitution par référendum et à cette occasion choisit une nouvelle appellation officielle pour se distinguer de son voisin. C’est ainsi qu’à partir du 1er août 1964, la République du Congo-Léopoldville devient la République Démocratique du Congo (RDC en sigle). Cinq ans plus tard, soit le 31 décembre 1969, le Congo-Brazzaville change à son tour d’appellation et devient officiellement la République Populaire du Congo (RPC en sigle)
Donc au moment où se déroule notre histoire du jour, l’affaire de la LICOPA, en 1971, nous avons la RDC, dirigée par le général Joseph Désiré Mobutu et la RPC, dirigé par le commandant Marien Ngouabi. Il faut noter que ces deux militaires sont arrivés au pouvoir respectivement à la suite d’un coup de force militaire.
Les étudiants de l’Université de Lovanium manifestent; les étudiants de Brazzaville les soutiennent.
Le 4 juin 1971, les étudiants de l’Université Lovanium de Kinshasa manifestent leur mécontentement à l’égard du régime du général Joseph Désiré Mobutu. Celui–ci réagit brutalement en fermant l’Université et en enrôlant de force 2200 étudiants dans l’armée. Par solidarité avec leurs camarades de l’Université de Kinshasa, les étudiants de la RPC manifestent à Brazzaville pour dénoncer les mauvais traitements des étudiants par le général Joseph-Désiré Mobutu. Pour ce dernier les manifestations des étudiants de Brazzaville sont l’œuvre des autorités politiques du Congo-Brazzaville. Le président Marien Ngouabi envoie à Kinshasa une délégation du ministère des Affaires étrangères pour venir expliquer aux autorités de la RDC que les autorités politiques de la RPC ne sont ni de près ni de loin impliquées dans ces manifestations spontanées d’étudiants du Congo-Brazzaville. Pour preuve, les leaders de ces manifestations ont été sanctionnés.
Le général Mobutu exige le rapatriement des étudiants fugitifs; le commandant Marien Ngouabi s’y oppose.
Rassurées, les autorités de Kinshasa s’engagent à tourner la page de ces incidents. Mais quelques jours seulement après cette harmonisation, Kinshasa envoi le 14 juin 1971 une demande aux autorités de Brazzaville pour exiger le rapatriement à Kinshasa des 15 étudiants de Lovanium qui ont fui le pays et ont trouvé refuge à Brazzaville. Les autorités de la RPC vont opposer un refus catégorique à cette demande de Kinshasa. La raison évoquée est simple : la convention de l’OUA sur les réfugiés interdit à tout pays signataire de rapatrier dans leur pays d’origine des réfugiés politiques. Ce qui est le cas de ces 15 étudiants de Lovanium réfugiés à Brazzaville. Mais pour manifester sa bonne foi et dans le cadre du bon voisinage, Brazzaville va trouver d’autres pays d’accueil pour ces étudiants de Lovanium. C’est ainsi que, par exemple, l’un de ces étudiants en fuite à Brazzaville, Artur Zahidi Ngoma, va se retrouver en France où il fera des études de droit à l’Université de la Sorbonne. En 2003, il deviendra vice-président de la République en RDC.
Le procès Licopa de Kinshasa
De son côté, le général Mobutu décide d’organiser un procès public pour juger les meneurs des manifestations de Lovanium. Au cours du procès, trois noms reviennent régulièrement : La LICOPA, Ando-Ibara et Gaston Eyabo. La LICOPA est la » Ligue Congolaise pour la Paix et l’Amitié » entre les peuples. C’est une ONG qui semble avoir encouragé et soutenu les étudiants de l’Université de Lovanium dans leur projet de manifestation. Ando-Ibara est le président de cette structure. C’est un congolais de Brazzaville mais qui est installé à Kinshasa où il a un long carnet d’adresses. Il avait même des contacts à la présidence de la République. Mais son statut personnel était flou. Etait-ce un opposant au régime de Marien Ngouabi ? On pourrait le penser; parce qu’ on le voyait parfois passer à la télévision à Kinshasa pour critiquer le pouvoir de Brazzaville. En même temps, on le voyait aussi régulièrement fréquenter l’ambassade du Congo-Brazza à Kinshasa. Était-il un espion des services de Brazzaville ? Ou un agent de Kinshasa pour espionner ses compatriotes ? Un agent double ? Ou tout simplement un aventurier comme les deux Congo savent en produire ?
En tout cas, juste avant le début du procès des étudiants de Lovanium, Ando-Ibara s’est enfui de Kinshasa ; il est allé se cacher dans son village natal situé à 400 Km au Nord de Brazzaville. Le troisième nom qui est apparu au cours de ce procès public est celui de Gaston Eyabo; qui n’est autre que le chargé d’affaires (diplomate) de la République Populaire du Congo à Kinshasa.
Le général Mobutu prend des sanctions contre Brazzaville
Pour le général Mobutu, les noms d’Ando-Ibara et de Gaston-Eyabo cités pendant le procès suffisent à le convaincre que les autorités du Congo-Brazzaville étaient impliquées dans le complot de Lovanium contre son pouvoir. C’est ainsi qu’il va prendre deux décisions importantes. L’expulsion de tous les diplomates du Congo-Brazzaville et la fermeture de l’ambassade de la RPC à Kinshasa.
Le président du Congo-Brazzaville prend acte de la décision d’expulsion de ses diplomates de Kinshasa. En revanche, il s’oppose à la fermeture de l’ambassade de la RPC. Au motif que Kinshasa n’a pas le droit de fermer leur ambassade sans rompre, au préalable, les relations diplomatiques entre les deux pays. Ce qui n’était pas le cas.
Le procès d’Ando-Ibara à Brazzaville
Pour faire la lumière sur cette affaire de la LICOPA, c’est ainsi qu’on qualifiait le procès de Kinshasa, le président Marien Ngouabi décide à son tour de juger publiquement Ando-Ibara à Brazzaville. Une véritable chasse à l’homme est lancée au Congo-Brazza pour retrouver ce fugitif. Il sera finalement arrêté par les services de sécurité le 23 août 1971 à Tsambitso, son village natal et ramené à Brazzaville.
Les autorités congolaises de Brazzaville, pour assurer une grande transparence au procès, vont demander aux Chefs d’Etat de la région (Gabon, RCA, Tchad, Cameroun et RDC) d’envoyer des délégués pour assister à ce procès. Les Chefs d’Etat répondent positivement à la demande du président Marien Ngouabi en envoyant des délégations de hauts magistrats de leurs pays respectifs. La délégation de Kinshasa est conduite par le procureur général de la République, monsieur Boyeye.
Un procès très populaire
Le jour du procès, le 23 août 1971, le palais de justice de Brazzaville est plein à craquer. Des centaines de personnes sont restées à l’extérieur, faute de place à l’intérieur. Le président du tribunal ordonne qu’on mette des haut-parleurs à l’extérieur pour permettre à la foule de suivre le procès comme un match de football.
Ando-Ibara, l’unique accusé, est amené à la barre, où il décline son identité. En ce qui concerne les accusations portées contre lui, il va avouer qu’il a bel et bien apporté son soutien aux étudiants de Lovanium pour l’organisation de ces manifestations dans le cadre de la LICOPA. Il va justifier son action en disant qu’il est un révolutionnaire comme Che Guevara. Il considère que les régimes en place dans les deux Congo sont au service de l’impérialisme international et du néo-colonialisme. Il s’est donné pour mission de libérer ces deux pays : la RPC et la RDC, en commençant par Kinshasa. D’après ses aveux, les autorités du Congo-Brazzaville ne sont ni de près ni de loin impliquées dans son action.
Le procureur général de Kinshasa fait une annonce tonitruante
Monsieur Boyeye, procureur général de Kinshasa, va réagir en soutenant que toutes ces déclarations d’Ando-Ibara font partie d’un scénario convenu pour disculper les autorités de Brazzaville. Il affirme détenir des preuves matérielles qui établissent de manière claire l’implication des autorités de la RPC dans les évènements de Lovanium. Il informe le tribunal qu’il a des enregistrements audio accablants.
Il propose alors de faire écouter au tribunal ces enregistrements qui démontrent l’implication des autorités de Brazzaville. Le ministère public de la RPC demande, avant d’écouter ces audio, qu’on lui explique d’abord quand et où ces enregistrements ont été effectués. Le procureur de Kinshasa insiste de faire d’abord écouter les enregistrements avant de répondre aux questions.
L’audition des enregistrements à huis-clos
Devant cette impasse, Kinshasa souhaitant qu’on écoute d’abord, et Brazzaville préférant avoir des explications avant toute audition, le président du tribunal va proposer aux parties d’écouter d’abord les enregistrements à huis clos entre responsables. Ensuite Kinshasa va donner des explications. Tout le monde marque son accord. Le tribunal, les parties concernées et les chefs de délégations étrangères se transportent dans une pièce attenante. Et là, ils écoutent les enregistrements en question. On entend clairement des entretiens–discussions entre Ando-Ibara et les diplomates du Congo-Brazzaville. Le président du tribunal convoque certains de ces diplomates. Ces derniers confirment l’authenticité des échanges et expliquent qu’Ando-Ibara, citoyen du Congo-Brazzaville, avait l’habitude de passer à l’ambassade de la RPC à Kinshasa. C’est à ces occasions qu’ils ont eu ces échanges. Il s’agit en réalité de discussions et analyses sur les sujets d’actualité ; comme cela se passe dans beaucoup de bureaux entre collègues. Le procureur de Kinshasa exulte parce que les diplomates du Congo-Brazzaville à Kinshasa ont authentifié les enregistrements et reconnus les faits.
Le président du tribunal demande l’origine des enregistrements et met la délégation de Kinshasa dans l’embarras
Ensuite, le président du tribunal demande au procureur de Kinshasa de leur expliquer comment ils ont obtenu ces enregistrements ; puisque, apparemment, les échanges entre Ando-Ibara et les diplomates, se passaient au sein de l’ambassade qui est un territoire étranger inviolable, selon la Convention de Vienne.
Très embarrassé, le procureur de Kinshasa commence à transpirer à grosse goutte. Il n’a pas de réponse plausible à donner au tribunal. Parce qu’il ne peut pas avouer, devant les représentants de tous ces Etats africains, que les services de renseignements de la RDC ont placé des micros dans l’ambassade du Congo-Brazzaville à Kinshasa. Ce qui serait un très grand scandale diplomatique et la RDC perdrait sa crédibilité sur le plan international. Coincés, les délégués de Kinshasa vont, en fin de compte, proposer au tribunal de les autoriser à retirer ces enregistrements du procès. Pour ne pas trop embarrasser la délégation Kinoise, les autres parties accèdent à cette demande. Les enregistrements sont ainsi retirés du procès.
A la reprise du procès en plénière, le public est surpris de constater que, bizarrement, personne ne fait plus mention des enregistrements. A la fin des plaidoiries, Ando-Ibara est condamné à 3 ans de prison ferme. Lorsqu’il apprend ce verdict, le général Mobutu est dans tous ses états. Il va d’abord sanctionner les membres de la délégation de hauts magistrats qui étaient allés participer au procès de Brazzaville. Il considère qu’ils ont mal défendu les intérêts de la RDC. Le procureur général Boyeye perdra sa fonction et sera relégué à l’intérieur du pays comme simple magistrat.
Le président Mobutu, en colère, décide
Ensuite, à l’égard du Congo-Brazzaville, le président Mobutu va prendre deux décisions graves :
1° Interdiction formelle à tous les congolais de la RDC d’aller au Congo-Brazzaville.
2° Sommation est faite à tous les ressortissant de la RDC, habitant le Congo-Brazzaville, de quitter ce pays endéans un mois. A défaut ils perdront leur nationalité de la RDC.
Les autorités du Congo-Brazzaville vont faire un communiqué pour demander à tous les ressortissants de la RDC vivant en RPC de rester au pays et de continuer à vaquer tranquillement à leurs occupations. Ils doivent continuer à se sentir chez eux.
Pour revenir à la situation d’Ando-Ibara, quelques mois seulement après sa condamnation à 3 ans de prison ferme, il est libéré et envoyé, par les autorités de Brazzaville en mission en Guinée Equatoriale chez le président Macias Nguema.
L’origine du mot de l’argot kinois Licopa
A la fin de ces deux procès, celui de la LICOPA de Kinshasa et celui d’Ando-Ibara à Brazzaville, la population Kinoise va enrichir son vocabulaire avec un nouveau mot qui est utilisé jusqu’à ce jour : Licopa. Ce mot Licopa est utilisé pour qualifier une affaire floue, un complot, une affaire de corruption, un arrangement, une entente, etc.
A suivre !
Par Thomas LUHAKA LOSENDJOLA
Ancien Président de l’assemblée nationale
Ancien Vice-Premier Ministre
Avocat au barreau de Kinshasa/Gombe
(Vos observations, corrections et critiques sont les bienvenues)
Source: » Relations entre les deux Congo » de Jérôme Ollandet