LIVRES. Ce que nous enseigne l’affaire Theylison

TRIBUNE. Sur la polémique concernant l’auteur canadien d’origine haïtienne Orélien Thelyson, je n’ai pas lu le roman en question. Je me garderai donc de tout commentaire littéraire sur une œuvre que je n’ai pas lue. Je ne connais pas non plus l’auteur. C’est d’ailleurs la première fois que j’entends parler de lui. Toutefois, cette polémique a éveillé ma curiosité et m’a poussée à faire une petite expérience avec mes propres textes, rédigés et publiés au fil des années.

J’ai donc commencé à copier dans plusieurs plateformes de détection de l’intelligence artificielle des textes que j’avais rédigés en 2025, en 2020, en 2016, puis en 2014. Le résultat m’a fait sourire. Un texte que j’ai rédigé en 2016 aurait, selon l’un de ces outils, été écrit à 91 % par une intelligence artificielle. C’était le score le plus bas. Un article que j’avais publié en 2014 sur Marion Le Pen, et qui avait été énormément partagé à l’époque, aurait quant à lui été généré à 100 % par l’IA. Pour presque tous les autres textes textes, les résultats oscillaient entre 95 et 100 %.

J’ai souri parce que je sais exactement combien de temps je passe à écrire. Pour moi l’écriture est un exercise spontanné. Plus de 80% de mes textes sont écrits sur mon IPhone Note puis je les copie ensuite sur Google Doc pour les corriger. J’écris plus quand je suis malade et allitée car cela me permet de tuer le temps.

Je connais mes hésitations, les phrases que je retourne et les paragraphes que je déplace ainsi que les mots que je remplace parce qu’ils ne portent pas exactement la nuance que je cherche. Je sais aussi à quel moment l’intelligence artificielle est entrée dans mon processus d’écriture. Vers la fin de 2022, j’ai commencé à expérimenter avec des outils comme QuillBot pour corriger les fautes grammaticales. J’ai fini par abandonner la plateforme parce que l’abonnement me paraissait trop cher. Puis sont arrivés ChatGPT et toute une génération d’outils que j’utilise aujourd’hui assez régulièrement pour éditer mes textes.

Mais faire rédiger l’intégralité d’un texte par l’IA est pour moi un exercice extrêmement frustrant. J’ai essayé et me suis rendue compte qu’Il faut parfois reprendre le prompt dix fois, expliquer une nuance, demander de recommencer, retirer une expression que l’outil affectionne, reconstruire un paragraphe parce que la logique n’est pas la vôtre. L’IA ne possède ni votre mémoire, ni votre rythme, ni les obsessions intellectuelles qui traversent votre pensée. Elle ne sait pas instinctivement pourquoi vous choisissez une métaphore plutôt qu’une autre, pourquoi vous faites durer une phrase ou pourquoi vous décidez soudain de la briser. À force de vouloir lui apprendre à écrire exactement comme vous, vous finissez parfois par consacrer davantage de temps à lui expliquer votre pensée qu’il ne vous en aurait fallu pour écrire vous-même. C’est un peu comme l’élève qui passe 4h à élaborer une stratégie pour tricher à un examen qu’il aurait pu préparer en 2h.

Cela ne signifie absolument pas que l’intelligence artificielle est inutile pour l’écriture. Pour répondre aux emails dans le cadre professionnel, l’IA rend ma vie beaucoup plus facile. Il existe aussi des personnes très intelligentes qui éprouvent de grandes difficultés à traduire leur pensée sur le papier. Nous n’avons pas tous les mêmes facilités. Certaines personnes pensent avec une remarquable précision mais écrivent difficilement et d’autres s’expriment merveilleusement à l’oral mais peinent à structurer un texte. Pour elles, l’IA peut devenir un outil de traduction de la pensée. Elle peut les aider à organiser leurs idées et rendre intelligible ce qu’elles savent déjà. Et il est parfaitement possible que le résultat produit avec cette assistance soit meilleur que ce qu’elles auraient réussi à rédiger seules.

Mais pour un écrivain qui a passé sa vie à penser par la rédaction, faire générer son texte par une machine peut devenir une véritable punition. L’écriture n’est pas simplement la transcription d’une idée préexistante. Pour beaucoup de personnes comme moi, elle est le lieu même où la pensée se construit. Moi c’est à travers l’écriture que je pense. Il m’arrive toujours de temps en temps, de rédiger l’entièreté d’un texte à la main. Je continue de tenir mon journal privé à la main car c’est un exercise thérapeutique qui procure un plaisir que le clavier digital ne saurait substituer. Écrire, pour ceux qui en font un métier, c’est un exercice de découverte. On commence une phrase en croyant savoir ce que l’on pense et on la termine en découvrant que notre pensée était plus complexe que nous l’imaginions. L’IA peut polir et corriger. Elle peut aussi suggérer une structure. Mais aucune machine ne peut décider à votre place de la manière exacte dont votre expérience, votre mémoire vos contradictions et votre sensibilité doivent devenir langage.

C’est précisément pour cela que les détecteurs d’intelligence artificielle me posent un problème beaucoup plus sérieux que la simple question de leur fiabilité. Nous entrons dans une époque étrange où nous demandons à des machines de déterminer si notre langage est suffisamment humain.

Il faut d’abord comprendre que les systèmes d’intelligence artificielle ne sont pas apparus dans le vide. Ils ont été développés à partir d’immenses quantités de données et de textes produits par des êtres humains. Ils apprennent des régularités du langage humain, des structures, des styles et des formes d’expression. Plus nos écrits alimentent directement ou indirectement cet univers numérique, plus les machines deviennent capables de reproduire certaines caractéristiques de notre manière d’écrire. Et nous arrivons alors à un paradoxe fascinant : l’IA apprend à écrire à partir des humains, puis nous construisons d’autres IA chargées de nous dire si l’humain écrit trop comme l’IA.

Plus loin, nous devons comprendre que tout ceci n’est pas le fruit d’un hasard. Il existe toute une économie entière autour de cette angoisse. Nous sommes des consummateurs aux yeux de ces compagnies. Ces plateformes de détection sont payantes et certaines proposent également, directement des outils censés rendre un texte plus « humain » après avoir “détecté” qu’il serait trop artificiel. Rien que pour jouer à ce petit jeu de détection avec mes propres textes aujourd’hui , j’ai dépensé plus de $20 en crédits en seulement quelques minutes. Imaginez maintenant les millions de personnes qui commencent à douter de leur propre écriture parce qu’un logiciel leur annonce que leur texte serait généré à 80, 90, 100% par une intelligence artificielle.

Nous en sommes arrivés à demander à une intelligence artificielle de nous expliquer comment écrire de manière suffisamment humaine pour convaincre une autre intelligence artificielle que nous sommes bien humains.

Et quelque part, c’est là que cette histoire cesse d’être simplement drôle. Parce que la véritable question n’est plus de savoir si quelqu’un a utilisé ChatGPT, Gemini ou Claude pour écrire un roman, un article ou une dissertation. La question encore plus importante est de savoir quelle place nous sommes progressivement en train de céder aux machines dans la définition même de l’intelligence, de la créativité, de l’authenticité et, finalement, de l’humain.

Chaque époque technologique a évidemment rendu certaines choses plus faciles tout en créant de nouvelles vulnérabilités. Il y a 30 ans, le téléphone portable était encore un luxe dans une grande partie du monde. Beaucoup d’entre nous ont connu les cybercafés où l’on payait pour 30 min ou 1h d’Internet. Aujourd’hui, un téléphone que l’on tient dans la paume de la main permet de travailler, de créer une entreprise, de filmer, de vendre, d’étudier, de transférer de l’argent etc. Des métiers entiers, comme celui de créateur de contenu, ont émergé de cette transformation. La technologie évolue et les sociétés humaines s’adaptent.

L’intelligence artificielle connaîtra probablement une évolution comparable, mais à une échelle qui touche quelque chose de plus intime : notre autonomie intellectuelle. Nous sommes déjà entourés de voitures autonomes, de maisons connectées, d’assistants vocaux et d’objets qui anticipent nos besoins. Nous installons des technologies dans nos espaces les plus privés afin de pouvoir dire : « Alexa, éteins la lumière » ou « Alexa, quel temps fait-il dehors ? » Cela paraît insignifiant. J’ai toujours été méfiante envers cette fascination pour la maison entièrement connectée précisément parce que le confort numérique possède un prix que nous mesurons encore très mal. Plus nous connectons notre intimité, plus nous créons de nouvelles surfaces de vulnérabilité. Nos habitudes, nos déplacements, nos préférences, deviennent des données. Et ces données alimentent à leur tour des entreprises qui conçoivent de nouveaux produits censés résoudre des problèmes dont nous ignorions parfois l’existence avant qu’on nous vende leur solution.

C’est là que la contradiction de notre modernité devient presque comique. Je me suis fait cette réflexion un jour : nous avons inventé la machine à laver pour ne plus laver nos vêtements à la main. Nous avons inventé le mixeur pour ne plus écraser certains aliments à la main. Nous avons créé des télécommandes, des applications et des appareils pour économiser à notre corps une quantité extraordinaire d’efforts. Puis nous avons découvert que notre corps souffrait précisément de ne plus suffisamment bouger. Alors nous avons créé des salles de sport et nous payons des abonnements pour soulever volontairement des poids que nos ancêtres soulevaient gratuitement dans leur vie quotidienne. Et je me demande parfois si nous ne sommes pas en train de préparer exactement le même destin à notre cerveau.

Pour revenir avec l’affaire Orélien Theylison, je ne vais pas tomber dans la conclusion selon laquelle toutes les attaques dont il fait l’objet seraient nécessairement racistes. Bien sûr, je sais aussi que lorsqu’on est Noir dans un monde occidental, on est souvent regardé avec un peigne plus fin. La faute paraît parfois plus grande et le bénéfice du doute se distribue rarement de manière égale. Mais je laisse à chacun le soin de se faire une opinion sur cette affaire. Je n’ai pas lu son livre, ne connais pas l’auteur et ne peux donc pas affirmer qu’il a utilisé l’intelligence artificielle pour produire son œuvre, pas plus que je ne peux affirmer qu’il ne l’a pas fait. Et après avoir vu des logiciels me dire que des textes que j’ai écrits en 2014 et 2016 avaient été générés à 100 % ou à 91 % par une IA, je serais particulièrement mal placée pour transformer le verdict d’un détecteur en preuve irréfutable.

Mais au fond, ce n’est même pas ce débat qui m’intéresse. Si j’ai écrit ce texte, c’est parce que cette polémique m’a conduite vers une question beaucoup plus importante : qu’allons-nous faire de notre autonomie intellectuelle dans un monde où les machines deviennent progressivement capables d’écrire, de chercher, de décider et même de juger si ce que nous avons produit est suffisamment humain ?

Je ne suis pas contre cette technologie. Je serais d’ailleurs bien hypocrite de prétendre le contraire. Je l’utilise tous les jours et je connais les possibilités extraordinaires qu’elle offre. Mais je crois profondément qu’un outil doit rester un outil. La technologie devrait nous permettre d’aller plus loin avec nos capacités, pas nous convaincre que nous n’avons plus besoin de les exercer. Elle devrait soulager certaines contraintes de l’existence sans progressivement atrophier les facultés qui font de nous des êtres autonomes.

L’intelligence artificielle nous mène-t-elle vers l’atrophie intellectuelle ?

Farida Bemba Nabourema

Citoyenne Africaine Désabusée!

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