Gabon/La tenue du pouvoir : quand la fonction oblige l’homme

Il est une dimension du pouvoir dont on parle moins que de ses prérogatives, de ses privilèges ou de ses responsabilités : les renoncements qu’il impose à celui qui l’exerce. Accéder aux plus hautes fonctions ne consiste pas seulement à recevoir davantage d’autorité ; c’est accepter que certaines libertés ordinaires deviennent incompatibles avec la charge que l’on porte.

Le citoyen peut agir en son seul nom, choisir ses fréquentations, se montrer familier, répondre à une provocation ou céder à une colère dont il assume personnellement les conséquences. Le dirigeant, et plus encore le chef de l’État, ne dispose plus exactement de cette liberté. Non qu’il soit devenu un être supérieur, mais parce que ses comportements n’engagent plus seulement sa personne. À travers lui, quelque chose de plus grand est désormais regardé, jugé, respecté ou parfois abaissé : la fonction.

C’est l’une des servitudes les moins visibles du pouvoir. Celui qui l’exerce demeure un homme comme les autres, mais il ne peut plus toujours se comporter comme s’il n’était que cela.

C’est ce que l’on pourrait appeler la tenue du pouvoir : cette discipline personnelle et institutionnelle par laquelle un dirigeant accepte que la fonction lui impose une certaine manière de parler, de fréquenter, de réagir, de se montrer et parfois de se taire. La fonction ne sanctifie pas l’homme. Mais elle l’oblige.

I. LA FONCTION COMMENCE LÀ OÙ CERTAINES LIBERTÉS ORDINAIRES S’ARRÊTENT

Le pouvoir est volontiers présenté comme une accumulation de possibilités : décider, nommer, arbitrer, orienter, commander. On oublie qu’il est aussi une accumulation de contraintes. Plus une responsabilité s’élève, plus celui qui l’exerce doit renoncer à certaines attitudes parfaitement ordinaires chez les autres.

Cette idée peut sembler paradoxale dans des sociétés qui valorisent, à juste titre, la proximité des gouvernants avec les citoyens. La simplicité peut être une qualité politique précieuse. Mais proximité et familiarité ne sont pas synonymes ; simplicité et banalisation ne le sont pas davantage.

Un chef peut être proche sans abolir toute distance, accessible sans devenir institutionnellement disponible à tous et pour n’importe quel usage. Il peut conserver son tempérament, ses amitiés et ses habitudes sans oublier que certaines relations, paroles ou attitudes prennent une signification nouvelle dès lors qu’elles sont celles d’un détenteur de l’autorité publique.

D’où une première règle : tout ce qu’un dirigeant peut humainement faire n’est pas nécessairement ce que sa fonction lui permet politiquement de faire.

Le droit fixe les interdits. La fonction impose davantage. Entre ce qui est juridiquement permis et ce qui est institutionnellement convenable existe un espace que les textes ne peuvent entièrement réglementer, mais dont dépend une part essentielle de l’autorité.

Les sociétés anciennes l’avaient déjà pressenti : James Frazer a montré combien le roi sacré y était entouré d’interdits que nul autre n’avait à observer, parce que sa personne portait désormais quelque chose qui la dépassait. Les républiques modernes ont heureusement aboli cette sacralisation sans supprimer la dimension symbolique des fonctions suprêmes : un Président n’est pas sacré, mais l’institution qu’il incarne exige une retenue particulière, y compris de sa part — le respect de la fonction commence par celui qui l’occupe.

II. « JE VEUX RESTER MOI-MÊME » : UNE CONFUSION ENTRE AUTHENTICITÉ ET RESPONSABILITÉ

Une objection revient souvent chez les dirigeants qui souhaitent rompre avec les codes traditionnels du pouvoir : « Je ne veux pas que le pouvoir me change. Je veux rester celui que j’étais. »

L’intention peut être louable. Elle exprime le refus de l’arrogance et de cette métamorphose qui conduit certains responsables à oublier ceux qu’ils fréquentaient avant d’accéder aux responsabilités. Mais, érigée en principe de gouvernement, cette affirmation repose sur une confusion.

Le pouvoir ne vous oblige pas à devenir quelqu’un d’autre ; la fonction vous oblige à vous comporter autrement dans certaines circonstances. Il ne s’agit ni de changer de personnalité ni de renier son histoire. Chacun imprime légitimement son tempérament à la fonction : certains gouvernent avec solennité, d’autres avec simplicité ; certains cultivent la distance, d’autres recherchent davantage le contact direct.

Mais sous cette diversité demeure un socle d’obligations. Le magistrat, le médecin, l’officier, le diplomate ou le haut fonctionnaire acceptent des contraintes que leur vie privée ne leur imposerait pas. La fonction de dirigeant en général, et plus encore celle de chef de l’État, porte cette logique à son degré le plus élevé.

Dire « je reste moi-même » ne peut donc signifier « je continue à agir exactement comme avant ». L’homme peut rester le même ; sa situation, elle, a changé. « Je suis resté le même » peut être une qualité humaine ; ce n’est pas une doctrine de direction.

La vraie simplicité consiste à respecter les codes de la fonction sans en tirer vanité. La véritable proximité consiste à empêcher que la distance nécessaire devienne indifférence ou mépris. La distance institutionnelle n’est pas la distance humaine.

III. LA DISTANCE INSTITUTIONNELLE PROTÈGE AUTANT LE DIRIGEANT QUE LA FONCTION

Toute fonction d’autorité crée nécessairement une distance. Elle ne vise pas à isoler celui qui dirige, mais à distinguer la personne privée de l’institution publique. Cette frontière devient particulièrement importante dans les relations du pouvoir avec ses soutiens, militants, communicants ou relais officieux.

Un dirigeant peut être tenté de considérer certains acteurs agressifs comme des instruments efficaces contre ses adversaires. Leur langage est cru, leurs méthodes brutales, leurs attaques personnelles ; mais tant que cette violence frappe le camp opposé, elle peut paraître utile. C’est l’illusion de l’apprenti sorcier : savoir déclencher une force sans savoir ensuite l’arrêter.

Lorsqu’un dirigeant encourage, tolère ou banalise l’injure contre ses adversaires, il ne maîtrise jamais durablement la direction dans laquelle cette violence circulera. Il installe surtout une norme : celle selon laquelle l’humiliation personnelle, l’atteinte aux familles ou la vulgarité peuvent devenir des instruments admissibles du combat politique.

Or les instruments politiques ont rarement une morale ; ils ont des usages. Celui qui insultait hier l’adversaire peut insulter demain celui qu’il soutenait. Il lui suffit de changer de cible.

Rien ne justifie pourtant l’insulte, encore moins l’attaque contre les parents, les conjoints ou les enfants des responsables publics. Mais un principe doit s’appliquer avec constance : un dirigeant ne devrait jamais trouver acceptable contre ses adversaires ce qu’il jugerait intolérable contre lui-même.

La prudence commande donc de ne jamais établir avec certains acteurs des relations dont les codes deviendraient incompatibles avec la fonction si elles se détérioraient. Familiarités sans filtre, confidences imprudentes et relais spécialisés dans les basses œuvres procurent des avantages immédiats, et créent des vulnérabilités futures. Le pouvoir doit penser aujourd’hui aux règles dont il pourrait avoir besoin demain.

IV. QUAND L’HOMME BANALISE SA FONCTION, L’INSTITUTION FINIT PAR ÊTRE BANALISÉE

Il existe dans toute autorité une dimension symbolique que le droit ne suffit pas à créer. Une fonction est respectée parce que les institutions l’organisent, mais aussi parce que celui qui l’incarne contribue, par son comportement, à lui donner une représentation.

Cela est particulièrement vrai de la magistrature suprême. Dans les circonstances officielles, la parole, le comportement et la manière de se présenter du Président participent de la représentation de l’État. Les atteintes répétées à sa dignité peuvent donc finir par atteindre symboliquement l’institution elle-même.

Ce principe ne connaît aucune exception de camp. L’injure n’est pas rendue acceptable parce qu’elle frappe un adversaire, ni moins condamnable parce qu’elle vise quelqu’un que l’on ne soutient pas. Et une limite plus grave encore doit demeurer intangible : la famille. La compétition politique oppose ceux qui ont choisi de s’y engager ; elle ne saurait légitimement s’étendre aux conjoints, aux enfants ou aux parents qui, eux, n’ont rien choisi.

Mais la dignité institutionnelle ne peut être exclusivement demandée aux autres. On peut réprimer l’outrage par la loi et rappeler que la liberté d’expression n’autorise pas tout. Aucun arsenal juridique ne remplacera entièrement l’autorité symbolique que le comportement du titulaire confère lui-même à sa fonction. Le citoyen doit respecter la fonction ; celui qui l’occupe doit éviter de l’exposer inutilement à des situations qui la banalisent.

Il existe cependant une autre manière, plus politique et peut-être plus insidieuse, d’abaisser la tenue du pouvoir : considérer que le peuple auquel on s’adresse n’a pas droit à la cohérence.

Un pouvoir peut changer de politique, réviser un jugement, se rapprocher de ceux qu’il combattait hier – gouverner impose parfois de telles évolutions – mais il doit alors les expliquer et les assumer. Lorsqu’un pouvoir a fondé sa légitimité sur une rupture, lorsqu’il affirme avoir délivré un peuple d’un système, d’un ordre ou de pratiques qu’il désignait comme responsables de ses malheurs, cette parole crée une exigence particulière de cohérence.

Il devient dès lors difficile de célébrer solennellement la rupture avec un ordre ancien tout en s’accommodant ostensiblement de ceux qui l’incarnent – jusqu’à les associer parfois aux célébrations mêmes de cette rupture – sans qu’une explication soit due au peuple.

Le problème n’est pas qu’un pouvoir dialogue avec ses adversaires ou ses concurrents. La démocratie, la réconciliation ou l’intérêt national peuvent au contraire l’exiger. Le problème commence lorsqu’il prétend simultanément une chose et son contraire, sans expliquer ce qui a changé ni pourquoi.

L’incohérence peut être une erreur. L’impudence politique commence lorsque le pouvoir estime qu’il n’a même plus à l’expliquer.

La tenue du pouvoir consiste aussi à respecter suffisamment ceux que l’on gouverne pour ne pas leur demander de feindre de ne pas voir les contradictions qu’on leur impose. Un peuple n’est pas seulement une population que l’on administre ; il est une communauté politique à laquelle l’action publique doit demeurer intelligible. La puissance permet parfois de se dispenser d’explications. La dignité du pouvoir commande de les donner.

Gouverner, c’est aussi ne jamais oublier que le peuple se souvient.

V. LA TENUE DU POUVOIR : PORTER L’HABIT DE LA FONCTION

La tenue du pouvoir consiste donc moins à respecter un cérémonial qu’à acquérir une discipline.

Elle commence par la maîtrise de la parole. Un dirigeant ne peut répondre à toutes les provocations, participer à toutes les querelles ni adopter tous les registres de langage. Il existe des silences qui ne sont pas des faiblesses, mais des manifestations d’autorité.

Elle exige de la prudence dans les fréquentations. Il ne s’agit pas de choisir ses proches selon leur rang social ni de renoncer aux amitiés anciennes, mais de comprendre que toute proximité avec le détenteur du pouvoir peut acquérir une signification politique.

Elle suppose de refuser les basses œuvres. Un dirigeant ne devrait jamais confier à d’autres ce que la dignité de sa fonction lui interdit de faire lui-même. Faire injurier par procuration n’est pas davantage compatible avec la fonction que d’injurier soi-même.

Elle impose de protéger les familles et, plus généralement, de ne jamais tolérer lorsque l’on est fort des pratiques dont on réclamerait la condamnation si elles se retournaient contre soi.

Elle exige enfin la cohérence : celle qui oblige le pouvoir à assumer ses choix, ses évolutions et même ses contradictions plutôt que de considérer que sa seule puissance suffirait à les rendre acceptables.

Car certaines renonciations constituent précisément le prix de l’autorité. Gouverner signifie maîtriser certaines colères, éviter certaines familiarités, supporter certaines critiques sans répondre sur le même registre, renoncer à certaines satisfactions immédiates et respecter l’intelligence de ceux auxquels on s’adresse. Ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est de la responsabilité.

Un dirigeant n’est pas tenu de devenir un autre homme. Il est tenu de comprendre qu’il porte désormais un habit qui ne lui appartient pas. D’autres l’ont porté avant lui ; d’autres le porteront après lui. La fonction lui est confiée pour un temps ; sa responsabilité consiste aussi à ne pas la rendre plus petite qu’il ne l’a reçue.

La fonction ne sanctifie pas l’homme. Elle l’oblige : à une certaine distance, à une certaine retenue, à certains renoncements et à une certaine cohérence. Non parce que celui qui gouverne serait supérieur aux autres, mais parce qu’il représente désormais quelque chose qui le dépasse.

C’est peut-être cela, finalement, la tenue du pouvoir : rester soi-même sans jamais oublier que l’on ne représente plus seulement soi-même ; et gouverner sans jamais oublier que le peuple, lui, regarde, comprend et se souvient.

Ali Akbar ONANGA Y’OBEGUE

Docteur en Droit, enseignant à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université Omar Bongo de Libreville

Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais

Ancien Ministre

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