
ACTUALITE. « Aujourd’hui, la situation générale de notre pays est très préoccupante. Le Congo notre patrie se défait sous nos yeux. Il n’est plus gouverné. Il est au fond du trou », alerte l’opposant congolais Mathias DZON dans un message publié en réaction au discours à la nation du président congolais, Denis Sassou Nguesso.
« Dans son discours du 28 novembre sur l’état de la nation en 2023, le président de la République a, comme à son habitude, versé dans l’autosatisfaction et présenté un bilan très largement positif de son action à la tête de l’Etat. Selon lui, le Congo va bien, et même très bien.
Ecoutons-le plutôt :
Les institutions de la République demeurent stables et fonctionnent normalement. La nation congolaise se structure et se consolide au fil des jours. Les élections sénatoriales se sont déroulées de façon très satisfaisante. Le pays est un havre de paix. Grâce à l’accord signé avec le FMI, l’économie a repris sa marche en avant. Le taux de croissance en 2023 est de 4% contre 1,7% en 2022. Le pays poursuit sa marche vers le développement. Des avancées significatives sont observées dans les secteurs des hydrocarbures, des mines solides, de l’économie forestière, de l’économie numérique, des infrastructures de base, de l’agriculture, des zones économiques spéciales, des affaires sociales, de la solidarité, a-t-il dit en substance.
Bref, selon le président de la République, le bilan de l’action de son gouvernement serait globalement positif. Ce discours est totalement déconnecté de la réalité sur le terrain. Le pays dont parle le président de la République n’est pas le Congo-Brazzaville d’aujourd’hui. Le chef de l’Etat a décrit un pays imaginaire, situé quelque part en Afrique, mais pas le Congo-Brazzaville. En effet, la situation de notre pays n’est pas celle décrite par le chef de l’Etat.
Elle est marquée entre autres par :
– La tragédie du 20 novembre au stade D’Ornano, engendrée, d’une part, par l’absence d’une véritable politique de l’emploi en général, de l’emploi des jeunes en particulier, et d’autre part, par l’amateurisme et l’incompétence notoire des organisateurs du recrutement ;
– Une crise économique et financière aiguë et persistante, aggravée par la non diversification de l’économie et une gouvernance financière opaque et prédatrice ;
– La pénurie chronique des réserves internationales de change, consécutive au non rapatriement des ressources d’exportation, particulièrement les ressources résultant de la vente de la part de pétrole de l’Etat par la société nationale des pétroles du Congo (SNPC) ;
– Un taux d’endettement insoutenable (plus de 100% du PIB), alors que le taux exigé par la CEMAC est de 70% au maximum ;
– L’augmentation sans précédent du nombre des sans-emplois, des chômeurs et autres exclus sociaux, ce, malgré la promesse mielleuse de la création de 40 mille emplois par an, inscrite dans le programme gouvernemental : « La Nouvelle Espérance » en
2003 ;
– La montée en flèche de la corruption et des scandales financiers (l’affaire Orion-Oil ;
l’affaire Gunvor ; l’affaire Asperbras ; le Figa Gate ; l’affaire des biens mal acquis par la famille régnante ; les Panama Papers ; les Pandora Papers), etc. ;
– Les pénuries chroniques d’eau potable, d’électricité, d’essence, de gasoil, de pétrole lampant et de gaz de cuisine ;
– La flambée des prix des denrées alimentaires de première nécessité et la chute drastique du pouvoir d’achat des populations ;
– La faillite du système national de santé et l’explosion exponentielle de la morbidité et la mortalité sur l’ensemble du territoire national ;
– La destruction du système national d’enseignement et la baisse vertigineuse du niveau des apprenants ;
– Le très faible accès des populations aux services sociaux de base ;
– Le délabrement total des moyens de transport en commun (CFCO, transports urbains, routiers, fluviaux, aériens) ;
– L’aggravation de la paupérisation des populations notamment, en raison de l’absence d’une véritable politique économique et du non-paiement des arriérés et arriérages des pensions de retraite, des bourses et des arriérés de bourse des étudiants, des arriérés de salaire des fonctionnaires émargeant aux budgets de transfert, des indemnités des anciens travailleurs des entreprises publiques liquidées, des indemnités
des victimes des tragédies du 4 mars 2012, de Mvougouti et des guerres du Pool, etc. ;
– Les inégalités et les injustices sociales criardes (favoritisme, clientélisme, népotisme, ethnocentrisme, régionalisme, préférence ethno-régionale) ;
– La « familialisation » de l’Etat et le noyautage clanique des postes de responsabilité dans les secteurs stratégiques (Finances, Marchés publics, Grands travaux, Hydrocarbures, Armée, Gendarmerie, Police nationale) ;
– La cooptation complaisante de la médiocrité aux postes de responsabilité dans la Fonction publique en général, au sommet de l’Etat en particulier ;
– L’enrichissement illicite des tenants du pouvoir, les détournements des deniers publics, l’appropriation personnelle des biens de l’Etat, la concussion, la corruption, le droit de cuissage ;
– Le placement de l’argent public détourné dans des comptes privés ouverts dans des pays étrangers et des paradis fiscaux (Panama, Chine continentale, Hong Kong, Singapour, Brésil, Canada, Monaco, Pays Bas, Espagne, Iles vierges, Saint-Marin, Seychelles, RDC, Maroc, Guinée-Conakry, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Qatar) ;
– Le blanchiment par les tenants du pouvoir, de l’argent public détourné, à travers, d’une part, la prise illégale d’intérêts dans les entreprises publiques ou les institutions dans lesquelles l’Etat a des intérêts, et d’autre part, la création d’entreprises privées, par des intermédiaires Libanais, Chinois, Indiens, Rwandais.
En effet, le partenariat public/privé, tant vanté par le pouvoir, est une ruse politique inventée par lui, pour permettre à ses tenants de recycler l’argent public qu’ils ont détourné et placé dans des comptes privés à l’étranger ;
– Les détournements massifs par les détenteurs du pouvoir, des ressources financières colossales englouties dans les opérations de la « municipalisation accélérée » de 2004 à 2016, qui ont laissé de nombreux éléphants blancs dans chacun des douze départements du Congo ;
– La cession, en flagrante violation du préambule et des articles 5,44,217 et 219 de la Constitution congolaise en vigueur, de près de 150 mille hectares ( selon la déclaration faite à Kigali le 22 juillet 2023, par le ministre de la coopération internationale, monsieur Denis Christel Sassou Nguesso), des terres congolaises, au régime rwandais du président Paul Kagamé dont le caractère expansionniste et prédateur est notoirement avéré ;
– La fracture sociale du fait de l’instrumentalisation des ethnies et des régions à des fins politiciennes par les acteurs politiques. En effet, à cause des pratiques népotiques et ethno-régionalistes exacerbées du pouvoir, aujourd’hui, des Congolais insuffisamment avertis, ressortissants de districts, de départements, ou membres de telle ou telle ethnie, aspirent à affirmer spécifiquement leur identité d’appartenance. Dans ce cadre, beaucoup d’acteurs politiques instrumentalisent les membres de leurs districts, régions ou ethnies d’appartenance et s’en servent comme une base privilégiée de mobilisation partisane. Cette ethno-régionalisation de la vie politique contribue à fixer dans la conscience collective, des schémas de représentation du pouvoir fondés sur des oppositions entre les ethnies et/ou entre le nord et le sud du Congo.
Face à la montée des crispations géo-ethniques, la construction du pays sur des bases nationalitaires obligent les patriotes, les démocrates et les républicains congolais, à combattre impitoyablement toute forme de népotisme, d’ethnocentrisme et de régionalisme, d’où qu’elle vienne ;
– L’explosion des violences politiques (montage de complots imaginaires ;
procès politiques ; arrestations, emprisonnements et condamnations arbitraires des opposants pour délit d’opinion ;
filatures policières, écoutes téléphoniques, menaces de mort contre les opposants, empoisonnements, enlèvements, disparitions forcées, crimes rituels). Le Congo est devenu une prison à ciel ouvert ;
– L’explosion des violences urbaines, des violences en milieu scolaire et des violences faites aux femmes ;
– La glaciation totalitaire, la caporalisation des médias publics, le lavage des cerveaux, l’embrigadement des esprits, la pratique de l’unanimisme social, le muselage de la presse privée, des syndicats des travailleurs, des élèves et des étudiants, l’intolérance politique, la pensée unique.
– La désaffection des populations par rapport au pouvoir, en raison de la mal-gouvernance du pays par l’Etat/PCT. En effet, la gestion néo-patrimoniale, sectaire et autoritaire du pouvoir, la paupérisation accrue des populations, l’insensibilité à l’humain, la corruption, les détournements des deniers publics, l’appropriation personnelle des biens de l’Etat, le noyautage partisan des postes de responsabilité au sommet de l’Etat, l’enrichissement illicite, l’arrogance et le mépris des dirigeants, l’aggravation des inégalités et des injustices sociales, l’impunité, tout cela a engendré un profond sentiment de frustration des populations qui rejettent désormais dans leur écrasante majorité, le pouvoir actuel.
Telle est la réalité sans addition étrangère.
Comment dans ces conditions, le président de la République peut-il prétendre que le Congo se porte bien et poursuit sa marche vers le développement ? Une telle assertion n’est recevable que si pour le président de la République, le développement est synonyme de chaos, car, il est de notoriété publique que le Congo-Brazzaville traverse actuellement une crise multidimensionnelle sans précédent et qui est la plus grave depuis son accession à l’indépendance nominale en 1960. Il est dans l’abîme. Nier cette évidence, c’est faire la politique de l’Autruche, dans le dessein de tromper l’opinion nationale et internationale.
On le sait, le plan de résilience, présenté par le gouvernement à grand renfort de publicité et destiné à lutter prétendument contre la crise alimentaire et la vie chère, a échoué lamentablement. Aucune des promesses mirobolantes contenues dans ce plan n’a été tenue,
notamment :
– La facilitation du transport des produits de base depuis leur bassin de production vers les centres de consommation, grâce à la réhabilitation du CFCO, des voies de transports routiers, l’amélioration de la navigabilité permanente des cours d’eau, l’amélioration de la capacité des unités navigantes et des infrastructures portuaires ;
– L’accompagnement des acteurs des filières agro-pastorales et halieutiques, par la mobilisation des banques locales, appelées à mettre en place un système de facilitation et d’octroi de crédits bonifiés aux producteurs, avec l’aide et le soutien de l’Etat ;
– L’augmentation significative de l’offre nationale des produits alimentaires de première nécessité ;
– L’application avec énergie et pragmatisme de toutes les mesures administratives, fiscales et parafiscales existantes, afin de faciliter la politique de dynamisation de l’offre alimentaire et agricole nationale, etc.
Il en va de même des actions du plan national de développement (PND) 2022-2026, programmées au titre de l’année 2023, dans le cadre de la première tranche, sans oublier la tristement célèbre promesse de l’atteinte de l’émergence du Congo en 2025, dont le pouvoir ne souffle plus un mot.
En vérité, le chef de l’Etat congolais n’aime pas le Congo et son peuple, comme en témoigne l’indifférence hautaine qu’il affiche vis-à-vis de la tragédie du stade D’Ornano. Non seulement, il n’a pas daigné témoigner sa compassion aux morts et aux blessés le mardi même, en s’abstenant de se rendre au stade D’Ornano et dans les hôpitaux où étaient admis les blessés, mais, en violation du deuil national, pourtant décrété par son propre gouvernement, il s’est envolé vers Malabo, puis est parti pour Dubaï, alors que les morts du stade D’Ornano ne sont pas encore enterrés. Quelle insensibilité à un tel drame humain national, malgré les quelques tentatives tardives de ressaisissement ?
Dans son discours du 28 novembre, avec une froideur cynique, il appelle les Congolais à prendre leur mal en patience, à demeurer sereins et à attendre que les enquêtes aboutissent, afin d’établir les responsabilités et l’échelle des sanctions. Il s’agit là d’une ruse politique et d’une diversion, car, depuis qu’il est aux affaires, aucune enquête sur les crimes de sang et les crimes économiques n’a jamais abouti.
Qu’on en juge plutôt. A quoi a abouti l’enquête sur le coup d’Etat du 18 mars 1977 qui a coûté la vie au président Ngouabi ? A quoi a abouti l’enquête sur les disparus du Beach ? A quoi a abouti l’enquête sur la tragédie du 4 mars 2012 ? A quoi a abouti l’enquête sur la mort des 12 jeunes dans le commissariat de police de Chacona à Talangaï ?
S’agissant de la tragédie du stade D’Ornano, avant même les conclusions des enquêteurs, le « procureur » Collinet Makosso a déjà dit qu’elle est due au comportement indiscipliné des jeunes. Pour tenter de masquer la responsabilité évidente de son gouvernement dans la tragédie du stade D’Ornano, le Premier ministre congolais se défausse sur les victimes de la mal-gouvernance du Congo par l’Etat/PCT.
Pour lui, les coupables ce sont les jeunes eux-mêmes. Le verdict final sera certainement celui-là. Les jeux sont déjà faits. Comme de coutume, l’affaire sera, soit classée sans suite, soit, aboutira à la condamnation de quelques seconds couteaux, les vrais coupables étant intouchables.
La leçon à tirer du discours du 28 novembre, c’est que l’Etat/PCT n’a plus rien à proposer au pays. On l’a vu, malgré la tragédie du stade D’Ornano, le président de la République n’a, ni dessiné des perspectives claires, précises et concises pour l’avenir de la jeunesse, ni, convoqué un dialogue politique national inclusif, pour réconcilier les Congolais et rechercher ensemble les solutions idoines pour sortir de la crise. Peu lui importe le sort dramatique du peuple congolais. Son unique préoccupation du moment est sa participation à la Cop 28 qui se tient à Dubaï et qui lui permettra, pense-t-il, de redresser son image totalement abîmée sur le plan international, et ainsi, demeurer à vie au pouvoir.
Aujourd’hui, la situation générale de notre pays est très préoccupante. Le Congo notre patrie se défait sous nos yeux. Il n’est plus gouverné. Il est au fond du trou. Comme le président de la République le déclarait lui-même lors de la dernière session du Conseil supérieur de la magistrature : « Le ver est dans le fruit. Il faut le détruire ». L’Etat/PCT a fini son cycle.
Dans ce contexte, les forces politiques et sociales qui œuvrent pour une alternance démocratique et pacifique ont l’impérieuse obligation de tout mettre en œuvre, aux fins de contraindre le président de la République, à convoquer sans délai, un vrai dialogue politique national inclusif, seule et unique bonne solution pour sortir le Congo du chaos actuel. Car, comme le déclarait Guezo, le roi d’Abomey : « Si tous les fils du pays venaient par leurs mains assemblées, boucher les trous de la jarre percée, le pays serait sauvé ».
Congolais, Congolaises, oublions ce qui nous divise. Rassemblons-nous. Sauvons notre patrie en danger de mort.
Fait à Brazzaville, le 29 novembre 2023″
Pour la Conférence des présidents
Mathias DZON