GABON/30 août : respecter l’histoire n’oblige pas à célébrer sa propre déchéance

LIBRES PROPOS. Plusieurs jours après les célébrations du 30 août 2026 à Makokou, la controverse ne retombe pas. Les images qui ont circulé ont traversé les réseaux sociaux, les conversations, les familles politiques. Elles ont provoqué incompréhension, malaise et parfois indignation, chez de nombreux militants et sympathisants du Parti Démocratique Gabonais comme au-delà de nos rangs.

Depuis, les justifications se succèdent. On nous explique que le 30 août est désormais consacré par la Constitution ; qu’il concerne tous les Gabonais sans considération partisane ; qu’il ne saurait être la fête des vainqueurs contre les vaincus ; que l’unité nationale, le dialogue, la paix et la cohésion commanderaient de dépasser les antagonismes d’hier. Mais est-ce véritablement la question ?

Personne ne conteste aux militants du PDG leur qualité de citoyens gabonais. Personne ne leur dénie individuellement le droit de participer à une fête inscrite dans le calendrier de la République. Personne ne demande davantage au Parti démocratique gabonais d’ignorer l’existence juridique du 30 août.

Mais reconnaître une date de la République est une chose ; célébrer, sous les couleurs d’un parti, l’événement historique qui a consacré sa propre déchéance en est une autre.

C’est de cette différence qu’il faut parler avec lucidité. Non pour ajouter de la colère à la colère, mais pour mettre des arguments derrière le malaise.

Et c’est d’abord à vous, militantes et militants du Parti Démocratique Gabonais, que je veux m’adresser.

I- UNE DATE OFFICIELLE N’EST PAS UNE DATE SANS HISTOIRE

Oui, la Constitution consacre désormais le 30 août comme « Fête de la Libération ». Cette réalité juridique n’est pas contestable. Mais la Constitution peut instituer une commémoration ; elle ne peut pas décréter la mémoire que chacun doit en avoir.

Derrière le 30 août constitutionnel demeure le 30 août historique. Ce jour-là, Ali Bongo Ondimba, Distingué Camarade Président du Parti Démocratique Gabonais a été renversé de la Présidence de la République ; les institutions ont été dissoutes, le pouvoir exercé jusque-là a pris fin et le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions s’est installé en présentant son action comme une rupture avec l’ordre politique antérieur.

On peut approuver cette rupture ou la condamner. On peut la considérer comme nécessaire ou la regretter. On doit surtout prendre acte de l’Histoire et poursuivre désormais le combat politique dans le cadre institutionnel nouveau.

Mais prendre acte n’est pas célébrer. Il faut ici distinguer ce que l’on confond trop facilement : la Nation, le citoyen et le parti.

La République peut consacrer le 30 août. Chaque citoyen, militant ou non, demeure libre d’y participer. Mais lorsqu’un parti apparaît sous son sigle, avec ses couleurs, ses emblèmes et ses militants mobilisés comme tels, il ne s’agit plus d’une somme de comportements individuels, c’est le Parti, l’appareil partisan qui parle.

Et que dit le PDG lorsqu’il participe politiquement à la célébration de la « Libération » ? Voilà la question.

Si le 30 août 2023 fut la « Libération » du Gabon, de quoi le pays a-t-il été libéré ? De qui ?

Depuis trois ans, le récit du nouveau pouvoir répond lui-même à cette question : il s’agissait de rompre avec un système, de mettre fin à des dérives, d’ouvrir une nouvelle ère. Très bien.

Mais alors il faut aller jusqu’au bout du raisonnement. Car derrière les justifications de la présence du PDG à Makokou se dessine une autre idée, beaucoup plus commode : ce ne serait finalement pas le PDG qui aurait été renversé le 30 août 2023 ; ce serait seulement Ali Bongo Ondimba, voire sa famille. C’est cette construction qui rend possible toutes les commodités du présent.

Elle permet à ceux qui prétendent aujourd’hui parler au nom du PDG de participer à la « Libération » sans contradiction : puisque, au fond, le Parti n’aurait jamais été renversé.

Elle permet symétriquement au pouvoir actuel de s’accommoder de cette présence et du ralliement de nombreux anciens responsables du système précédent : puisque la rupture n’aurait finalement concerné qu’un homme et son entourage.

Mais cette construction est historiquement fausse et politiquement insoutenable.

II- LE PDG N’ETAIT PAS SPECTATEUR DU POUVOIR

Ali Bongo Ondimba n’a pas été renversé comme personne privée. Il l’a été en sa qualité de Président de la République, à la tête d’un pouvoir, d’une majorité et d’un système politique.

Et ce système avait une armature partisane : le Parti Démocratique Gabonais, dont il était, et est toujours, le Distingué Camarade Président.

Le PDG n’était pas spectateur du pouvoir d’Ali Bongo Ondimba. Il portait ses candidatures, constituait sa majorité, investissait les candidats, fournissait nombre de ministres, parlementaires, élus et responsables politiques, organisait la mobilisation électorale et assumait publiquement le bilan du pouvoir.

Et cette histoire n’a d’ailleurs pas commencé avec Ali Bongo. Depuis sa création en 1968, le PDG a occupé pendant plus d’un demi-siècle une place centrale dans l’organisation du pouvoir politique gabonais.

On peut porter sur cette histoire tous les jugements. Mais on ne peut pas en revendiquer l’héritage lorsqu’il paraît glorieux et subitement s’en déclarer étranger lorsqu’arrive le temps d’assumer la rupture.

On ne choisit pas son histoire à la carte. On ne recueille pas seulement les victoires en abandonnant les défaites à un seul homme.

III- ALI BONGO N’A PAS GOUVERNE SEUL

Il faut le dire également sans détour. Ali Bongo Ondimba porte naturellement la responsabilité éminente attachée aux quatorze années durant lesquelles il fut Président de la République. Mais il n’a pas gouverné seul.

Il y avait des gouvernements, des ministres, des parlementaires, des hauts responsables de l’État, des élus, des dirigeants politiques. Il y avait une majorité. Il y avait un parti au pouvoir.

Et lorsque survient le 30 août 2023, certains de ceux que l’on retrouve aujourd’hui dans les bonnes grâces du pouvoir nouveau n’étaient nullement étrangers au système qui venait de tomber. Certains exerçaient encore d’importantes responsabilités publiques ou politiques. D’autres venaient de participer activement à la campagne électorale du pouvoir en place.

Dès lors, comment pourrait-on, trois ans plus tard, concentrer tout le passif d’un système sur un homme, son épouse ou son fils, tandis que ceux qui participaient encore à son fonctionnement jusqu’à ses derniers jours s’en déclareraient rétrospectivement étrangers ?

Il ne s’agit pas ici de distribuer les culpabilités. Il s’agit simplement de respecter la vérité historique.

Un régime politique n’est jamais un homme seul. Et un système est précisément ce qui dépasse l’individu qui en occupe le sommet.

Si le 30 août a renversé un système, alors le PDG faisait partie de ce système.

IV- VOILA CE QUI REND MAKOKOU POLITIQUEMENT POSSIBLE

On comprend alors mieux le mécanisme. Pour rendre politiquement acceptable la présence du PDG à la célébration de la « Libération », il faut d’abord dissocier le Parti du régime dont on affirme avoir libéré le Gabon.

Il faut faire comme si le PDG n’avait pas gouverné ; comme s’il n’avait pas porté Ali Bongo Ondimba ; comme s’il n’avait pas constitué sa majorité ; comme si ses cadres n’avaient pas occupé les responsabilités de l’État. Et voilà le tour de passe-passe.

Le système disparaît. Le Parti est absous. Les anciens responsables deviennent politiquement recyclables. Et tout le passif peut être concentré sur quelques personnes.

Dès lors, ceux qui exercent aujourd’hui de fait la direction du PDG peuvent se rapprocher du nouveau pouvoir sans avoir à expliquer leur conversion politique.

Et le nouveau pouvoir peut les accueillir sans avoir à expliquer pourquoi ceux qui appartenaient hier au système dont il affirme avoir libéré le Gabon deviennent aujourd’hui ses partenaires.

Mais alors une question devient inévitable : Si c’est réellement d’un système que le Gabon a été « libéré », comment le parti qui en constituait l’armature politique peut-il célébrer cette Libération comme s’il lui avait été extérieur ?

On ne peut pas avoir les deux. On ne peut pas avoir été le système le 29 août et prétendre lui être devenu étranger le 30 au matin.

V- LA RECONCILIATION N’EXIGE PAS L’AMNESIE

On nous répondra encore : réconciliation, dialogue, unité nationale. Mais la réconciliation n’est pas l’amnésie.

Le pouvoir actuel peut considérer le 30 août comme une Libération. Le PDG peut reconnaître cette date comme appartenant désormais à l’ordre constitutionnel sans considérer qu’il lui revient de célébrer son propre renversement.

Et les deux peuvent néanmoins dialoguer, participer aux mêmes institutions et concourir demain aux mêmes élections.

La réconciliation rapproche les adversaires ; elle ne transforme pas rétrospectivement leur défaite en victoire commune.

L’Histoire en offre des exemples. Lorsque la France fut libérée en 1944, l’unité nationale retrouvée n’impliqua nullement que ceux qui avaient incarné l’ordre politique renversé célèbrent avec ceux qui l’avaient combattu leur propre disparition politique.

Je le précise pour éviter toute caricature : il ne s’agit évidemment pas d’assimiler moralement ou historiquement le PDG au régime de Vichy. Le parallèle porte exclusivement sur une logique : une Nation peut se réconcilier sans falsifier la mémoire de la rupture qui l’a divisée.

VI- À CEUX QUI PRETENDENT AUJOURD’HUI PARLER AU NOM DU PDG

C’est pourquoi je m’adresse directement à ceux qui ont engagé les couleurs du Parti dans les célébrations de Makokou.

Notre différend sur les conditions dans lesquelles vous prétendez exercer la direction du PDG existe. Il est profond. Il suit ses voies propres et ce n’est pas l’objet de cette tribune de le trancher.

Mais vous ne pouvez pas revendiquer le nom, l’histoire, les militants et l’héritage du Parti Démocratique Gabonais tout en prétendant que ce parti n’aurait rien à voir avec le système renversé le 30 août 2023.

Si vous revendiquez l’héritage, assumez aussi l’Histoire. Et si vous avez fait le choix politique d’un rapprochement avec le pouvoir actuel, assumez-le également. Mais ne réécrivez pas hier pour éviter d’avoir à expliquer aujourd’hui.

VII- ET AU POUVOIR ACTUEL

La même exigence de cohérence vaut pour ceux qui gouvernent. Vous avez construit une part essentielle de votre récit sur la rupture avec l’ancien système. C’est votre lecture du 30 août.

Mais on ne peut pas proclamer que l’on a libéré le Gabon d’un système et associer ensuite à la célébration de cette libération le parti qui constituait l’armature politique de ce système.

Ou bien il y eut rupture, et chacun doit assumer la place que l’Histoire lui a donnée dans cette rupture.

Ou bien il faut cesser d’utiliser la rupture comme justification permanente du présent.

Le problème de Makokou n’est donc pas seulement que le PDG ait célébré sa propre déchéance.

Il est que, pour rendre cette célébration politiquement possible, les uns et les autres semblent avoir besoin de reconstruire le 30 août comme la chute d’un homme plutôt que comme celle d’un système.

Or cette reconstruction arrange trop parfaitement les convergences du présent pour que nous acceptions qu’elle devienne demain la mémoire de notre histoire.

VIII- À VOUS, MILITANTES ET MILITANTS DU PDG

Je termine par vous. Ce que je vous demande n’est ni de vivre dans le passé ni de nier le 30 août 2023.

L’Histoire a eu lieu. Le pouvoir a changé. Une nouvelle Constitution existe. Une nouvelle République s’est installée. Notre combat doit désormais se poursuivre par le droit, les idées et la démocratie.

Mais tourner une page ne signifie pas la déchirer ; se réconcilier ne signifie pas oublier ; respecter son adversaire ne signifie pas adopter son récit ; accepter sa défaite ne signifie pas la célébrer.

Le PDG peut reconnaître le 30 août sans célébrer sa propre déchéance. Il peut respecter la République sans renier son histoire. Il peut dialoguer avec le pouvoir sans se confondre avec lui. Il peut rechercher la concorde nationale sans sacrifier sa dignité.

Car c’est aussi à cela que l’on reconnaît un véritable parti politique : à sa capacité de survivre à la perte du pouvoir sans perdre, avec lui, sa mémoire, sa cohérence et son âme.

Il existe des défaites que l’on accepte, des ruptures dont on prend acte, des adversaires auxquels on serre la main et des pages de l’Histoire que l’on tourne.

Mais respecter celui qui vous a vaincu n’oblige jamais à célébrer le jour de votre propre défaite.

C’est cela aussi, en politique, la dignité.

Par Ali Akbar ONANGA Y’OBEGUE

Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais

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