Règles commerciales : le grand tournant du commerce mondial

Une réforme du commerce mondial pourrait stimuler la croissance, tandis que l’inaction pourrait entraîner une baisse du Produit intérieur brut (PIB) mondial de plusieurs points, estime l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans son nouveau rapport sur le commerce mondial – édition 2026.

Réformer le système commercial ou accepter une fragmentation dont le coût pourrait être très élevé constitue ainsi le principal message de cette publication intitulée «Rapport sur le commerce mondial 2026 : Un moment critique pour le système commercial mondial».

Dans ce rapport rendu public mardi 15 septembre, l’institution internationale estime qu’« un scénario fondé sur un cadre multilatéral renforcé pourrait accroître le PIB mondial de 2,9% et les exportations mondiales de 17,9% d’ici à 2050 par rapport à la trajectoire de référence».

Pour l’OMC, cela implique un renforcement des règles de l’organisation à travers des engagements plus larges d’ouverture des marchés, de nouvelles disciplines multilatérales dans les domaines du commerce numérique et des services, l’élargissement du nombre de membres et la mise en place d’un cadre équilibré conciliant ouverture commerciale et impératifs de sécurité.

Le rapport ne se limite toutefois pas à un scénario favorable. Il mesure également les conséquences d’une érosion de la coopération commerciale multilatérale.

Le rapport présente ainsi deux autres scénarios qui, selon l’OMC, « simulent une érosion des règles commerciales multilatérales: un monde « géo-fragmenté » (avec un recul du PIB de 5,1% et des exportations de 18,6%), où la coopération commerciale s’organise autour de blocs géopolitiques; et un monde régi par des accords de libre-échange (ALE) (avec un recul du PIB de 6,9% et des exportations de 26,9%), où la coopération multilatérale est remplacée par un réseau d’ALE. La comparaison de ces scénarios permet d’évaluer à la fois le coût d’une disparition de l’OMC et les gains potentiels d’une coopération renforcée ».

L’écart entre ces différentes trajectoires donne une idée de l’enjeu économique. Selon le rapport, le coût d’opportunité entre une coopération multilatérale renforcée et une érosion des règles du commerce multilatéral représente environ 5 à 10% du PIB mondial réel, selon le scénario envisagé.

Le coût de l’inaction pourrait être considérable

Il apparaît ainsi que le choix entre une coopération commerciale multilatérale renforcée et une érosion des règles du commerce multilatéral pourrait se traduire par plusieurs points de PIB mondial à l’horizon 2050.

Pour les pays les moins avancés, l’enjeu pourrait être particulièrement important. Ces économies, qui représentent actuellement moins de 1% du commerce mondial, pourraient voir leur PIB progresser de 7,7% dans le scénario d’un multilatéralisme renforcé, grâce notamment à la réduction des droits de douane et des autres coûts commerciaux.

Les économies à revenu élevé devraient pour leur part enregistrer des gains substantiels en valeur absolue, estimés à environ 1.700 milliards de dollars US (aux prix de 2023), notamment grâce aux avantages liés à la baisse des coûts du commerce des services.

La directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, estime que le système commercial multilatéral a contribué à créer une économie mondiale plus intégrée et plus résiliente. Elle en veut pour preuve : «Environ 72% du commerce mondial de marchandises s’effectue toujours selon les conditions de la clause de la nation la plus favorisée de l’OMC ».

Selon elle, la coopération commerciale menée sous l’égide de l’OMC «a soutenu la croissance économique, aidé à réduire les écarts de revenus entre les économies en développement et les économies avancées, et contribué à la paix entre les membres.»

Le rapport note, par ailleurs, qu’«au cours des huit dernières décennies, ce système a contribué à réduire les obstacles au commerce, à soutenir une multiplication par près de 50 des échanges mondiaux et à bâtir une économie mondiale plus ouverte, intégrée et fondée sur des règles».

De même, «l’adhésion à l’OMC a également favorisé l’intensification des échanges entre les membres et une meilleure résilience face aux crises économiques, tout en encourageant la paix grâce à une coopération fondée sur des règles ».

Le paradoxe

Le paradoxe est que les succès mêmes du système commercial multilatéral l’ont rendu plus complexe à gérer et que les règles conçues dans un autre contexte sont aujourd’hui confrontées à de nouvelles réalités. Selon le rapport, « bon nombre des défis auxquels le système commercial multilatéral est confronté aujourd’hui découlent de ses propres réussites».

Quatre évolutions majeures expliquent cette complexité : le basculement des rapports de force économiques ; l’importance croissante des interventions publiques – notamment les politiques industrielles – et les préoccupations liées à l’équité des conditions de concurrence; les mutations de la nature des échanges sous l’effet de la numérisation, des chaînes de valeur mondiales et de la transition écologique; ainsi que la montée des tensions géopolitiques.

Ces évolutions transforment profondément le commerce mondial. La montée des politiques industrielles et des considérations de sécurité économique remet également en question les règles commerciales et la notion d’égalité des conditions de concurrence entre les économies.

Le nouveau dilemme

Le commerce ne peut plus être pensé uniquement sous l’angle de la baisse des droits de douane. La question est désormais de savoir comment préserver l’ouverture des échanges tout en tenant compte des impératifs de sécurité économique et des nouvelles politiques industrielles.

«Ce scénario suppose un monde où les règles de l’OMC sont renforcées grâce à des engagements plus larges d’ouverture des marchés, à de nouvelles disciplines multilatérales dans les domaines du commerce numérique et des services, à un élargissement du nombre de membres et à un cadre équilibré conciliant ouverture commerciale et impératifs de sécurité».

Pour l’organisation, l’enjeu consiste désormais à définir des règles communes capables d’intégrer ces nouvelles préoccupations sans remettre en cause les bénéfices de l’ouverture des échanges.

Le rapport souligne par ailleurs les conséquences de la fragmentation pour les échanges mondiaux. Selon les projections, les exportations mondiales reculeraient de 18,6% par rapport à la trajectoire de référence dans le scénario d’un monde «géo-fragmenté». Elles baisseraient de 26,9% dans un système reposant principalement sur les accords de libre-échange.

Rappelons aussi que la multiplication des accords de libre-échange ne constitue pas nécessairement un substitut au multilatéralisme. Le rapport distingue en effet un système commercial organisé autour d’un cadre multilatéral commun d’un réseau d’accords préférentiels susceptible de fragmenter davantage les échanges.

Selon le rapport, préserver les avantages du système commercial multilatéral ne signifie pas  maintenir le statu quo, mais adapter les règles à une économie mondiale plus intégrée, multipolaire et diversifiée.

Ainsi, après 80 ans de transformation du commerce mondial, le système multilatéral doit donc désormais composer avec un monde où les rapports de force économiques ont changé.

Alain Bouithy

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