
TRIBUNE. Le coup d’état militaire gabonais, du moins s’il n’est pas un montage endogène ou exogène pour précéder les événements, provoquera irrémédiablement une onde de choc dans la sous-région de l’Afrique centrale et dans les relations du Gabon et de l’Afrique tout entière avec leurs anciennes métropoles et les puissances étrangères. Il se met en place cette réalité géopolitique qui tend à se dessiner en quatre points suivants.
1.Toute cette succession des putschs militaires observés ça et là en Afrique est avant tout l’expression parfaite de la faillite manifeste du Discours de la Baule (1990) qui prétendait porter un vent de démocratie en Afrique par l’organisation des scrutins électoraux.
Trois décennies plus tard, l’on constate une espèce de « tropicalisation » de la démocratie avec la souveraineté bafouée du peuple qui n’a plus rien à dire sur ses mandataires. Tropicalisation également de l’exercice du pouvoir avec l’absence d’égalité devant la loi, avec le bâillonnement de la liberté d’expression et avec un déficit criant de la séparation des trois pouvoirs tous concentrés dans les mains d’un seul autocrate. À cela il faut ajouter le fonctionnement imparfait du suffrage universel qui aboutit au viol et le vol des urnes par le pouvoir en place. Le 33 e anniversaire du Discours de la Baule se solde ainsi par un échec cuisant tant est si vrai que la démocratie a été pervertie par les dirigeants africains qui en ont fait leur arme redoutable contre la soif collective de liberté et de bien-être des africains.
Ce pouvoir qui est conféré au régime en place, organisateur des élections, de nommer le bureau de la centrale électorale censée faire le comptage des voix et de la Cour Constitutionnelle censée proclamer le résultat final du scrutin est tombé dans une grande perversion dans la plupart des pays de l’Afrique noire où les résultats proclamés ne reflètent guère la vérité des urnes.
Ali Bongo qui est présentement en fuite au Maroc ( là où l’ont précédé le congolais Mobutu et le burkinabé Blaise Compaoré) n’a pas pu déroger à la règle de succomber à la grande tentation du pouvoir illimité dans le temps.
Et mal lui en a pris! La démocratie censée être le meilleur des régimes politiques parce qu’il favorise la justice, l’égalité, la liberté, les droits de l’homme s’est transformée au Gabon comme ailleurs en Afrique en une machine huilée d’oppression et de viol de la souveraineté des peuples.
Désormais grands sont les soupçons des populations africaines vis-à-vis des élections démocratiques. Soupçons et doutes qui mettent et les électeurs et l’armée prête à prendre ses responsabilités comme on a pu le voir ce matin de mercredi.
2.Ce qui vient de se passer ce matin à la présidence gabonaise est la preuve que le vent de changement qui secoue l’Afrique de l’Ouest s’est désormais étendu en Afrique centrale. La chute du clan Bongo annonce la décadence de beaucoup des régimes obsolètes qui se sont maintenus au pouvoir soit par la force des armes ou encore par l’instauration de ces dynasties formées par des présidents parvenus au pouvoir par l’étoile de leurs géniteurs. Visiblement cette sinistre époque est en train de finir.
Et au cas où ce coup d’état serait l’œuvre de l’Hexagone consistant à nommer un homme-lige, Brice Oligui Nguema, à la succession de Bongo, il lui sera très difficile de résister à cette volonté panafricaniste des populations africaines à reprendre le contrôle de leur destin. Lui aussi finira par tomber comme un fruit pourri.
3.Le Gabon de Bongo est, à côté de la Côte-d’Ivoire et du Tchad, un des verrous de la Francafrique sur le plan économique avec le monopole de Total et sur le plan sécuritaire avec son importante base militaire où stationnent des compagnies de régiments d’élite – comme le 6e Bataillon d’Infanterie de Marine (6e BIMa), Troupes de Marine. Si le nouveau régime au Gabon se comporte comme au Niger et au Burkina Faso, il est fort à craindre que la France perde le monopole d’extraction du pétrole et surtout la position stratégique des pôles opérationnels de coopération sur la façade ouest-africaine.
Au final, après avoir perdu successivement le contrôle de la Centrafrique, du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la France voit en ce qui advient au Gabon, son pré-carré africain se réduire en peau de chagrin.
4.Ce putsch au Gabon est également un signal fort envoyé aux autres casernes militaires de pays de l’Afrique centrale où règnent en maîtres des dictatures sanguinaires ou encore où se programment des fraudes électorales. Des militaires de nombreux pays risquent bien d’y trouver une source d’inspiration pour remettre de l’ordre dans leurs pays respectifs.
Désormais les dirigeants africains savent à quoi peut mener le tripatouillage du processus électoral. En effet, la mise au ban à Libreville des médias internationaux et des observateurs, la coupure d’internet et le couvre-feu n’ont pas suffi à mater la volonté du souverain primaire. L’impétueux vent de changement qui secoue l’Ouest de l’Afrique a franchi la ligne équatoriale et c’est là un très sévère avertissement aux nombreux potentats de l’Afrique centrale qui ont brillé pendant un demi-siècle par leur gestion patrimoniale et autocratique du pouvoir. Ce printemps panafricain est loin d’être un cas isolé au Sahel et il faudra désormais s’attendre à des raz-de-marée politiques dans d’autres pays de la sous-région de l’Afrique centrale.
Par Germain Nzinga