
LIVRES. L’œuvre de Pierre Ntsemou se singularise, à première vue, par son caractère polygénérique. Elle est de ce fait, considérée comme un réquisitoire des genres littéraires avec des formes stylistiques qui rappellent certains classiques de la littérature française. C’est davantage croire, au-delà de ses quelques traits classiques, à une œuvre qui traduit la pluralité des mondes, la diversité des champs et la polysémie des réalités.
La composition plurielle de son œuvre, le foisonnement des cultures et des horizons dans celle-ci, traduisent un bouleversement stylistique de la notion des genres littéraires. La transgression formelle et stylistique, quand bien même, inaugure un imaginaire personnel, néanmoins l’œuvre reste marquée par des thématiques qui semblent authentifier un certain « moi créatif », celui de l’auteur qui ne peut se donner au monde qu’en révélant ses propres mobilités, sa propre sensibilité et ses obsessions vis-à-vis du malaise social et des déviances humaines.
Cette transposition des réalités personnelles, ou cette tendance scripturaire métaphorisant favorablement le « moi », est sans nul doute perceptible dans son dernier recueil de poèmes publié, à savoir : L’HOMME ! ce moustique sous les tropiques. Cette œuvrefait lire une diversité de thèmes, autant les différents poèmes dans leur progression thématique, marque un itinéraire, une démarche qui semble déduire le murissement, la consécration du poète dans l’art poétique. On comprend dès lors le mythe personnel de Pierre Ntsemou et sa raison fonctionnelle d’écrire, sa vision de la littéraire et du monde. Ainsi, dès le titre, l’ouvrage semble mettre en exergue une forme de déconstruction des énigmes ou de consubstantialité poétique. La problématique repose sur l’instance ontologique, aussi bien sa métaphorisation par rapport à une donnée dérisoire de l’existence. Le discours métaphorique donne lieu à un constat, une observation psycho-sociale qui déconstruit l’altérité, car le rôle et l’action du moustique à qui est comparé L’HOMME, seraient nuisibles, dénotant le machiavélisme. Ce qui nous rapproche inéluctablement de la pensée, à notre avis, moins concertante de Jean-Paul Sartre : « l’enfer c’est les autres ». L’Homme serait-il forcément un moustique comme le suppose le poète ? Est-ce là une manière de comprendre une blessure psychologique qu’aurait subie le poète vis-à-vis de ceux qui l’entourent ? Il se dégage là une forme de pessimisme à l’égard des relations humaines, mais qui illustre une prise de conscience ou un rappel à l’ordre sur le vivre ensemble ou le « choc de la diversité ».
La notion de la consubstantialité s’illustre par l’élan fonctionnel que Pierre Ntsemou assigne à sa poésie, disons, à l’écriture ; la fonction démiurgique de l’écrivain face aux dérives sociales et humaines. Il est question de considérer l’écriture comme un vecteur, non pas seulement de prédication des valeurs humaines, mais aussi, un moyen de catharsis, de purification et d’irrigation des valeurs.
Pierre Ntsemou révèle avec force la nature complexe de L’Homme, tout en dénonçant l’hypocrisie, la fourberie et la haine qui, très souvent, le caractérisent. Au centre de cette écriture, il y a lieu de cerner cette déconstruction des énigmes, et la mise en place des préjugés qui contribuent à l’effondrement du tissu social. Le dévoilement de cette nature humaine participe à une moralisation à l’image de la Rochefoucauld ou de la Bruyère, comme pour rompre avec une déviance systémique qui occasionne des divisions entre les peuples, les conflits et les guerres. La complexité et le paradoxe d’une telle identité sont l’œuvre d’un inconscient dévastateur qui ne peut permettre l’harmonie sociale. Pierre Ntsemou écrit à propos de cette nature de L’HOMME :
Phénomène qui nous malmène
Il est tout aussi bien félin coquin
Que par son bon cœur du divin
Un bien adorable ange qu’on aime. « L’HOMME ».
Cet extrait évoque le caractère insaisissable de L’HOMME, et se rapproche de l’affirmation de Hobbes, selon laquelle : « l’homme est un loup pour l’homme ». En réalité, cette duplicité caractérielle cristallise le déchirement sur tous les plans, occasionne le repliement identitaire et l’intolérance. Tout se passe comme si Pierre Ntsemou postulait le nouvel homme, doté des aptitudes surhumaines. La problématique de L’HOMME dans son rapport humain, ainsi que dans son rôle social pousse le poète à s’imaginer l’archétype essentiel, surtout quand il s’agit de redéfinir l’altérité au sens noble du terme. C’est justement une manière pour le poète d’appeler à la jonction des mondes, comme l’affirme Merleau-Ponty dans une formule tout à fait simple : « Une confirmation d’autrui par moi et de moi par autrui ».
La dimension humaniste de cette poésie qui, non seulement, envisage L’HOMME dans sa valeur cardinale, conduit le poète à avoir une pensée pour son peuple, une manière de prendre position afin de rétablir le tissu social et surtout d’appeler au changement des mentalités et au rapport des politiques dans la gestion de la société. Il est question de réfléchir sur la vulnérabilité des peuples dans les moments électoraux par exemple, aussi bien d’envisager la conscience patriotique et nationaliste à tous les niveaux. Face à cette vulnérabilité qui fait du peuple un cheval de bataille pour les hommes politiques apatriques, gagnés par la mégalomanie, la boulimie effrénée du pouvoir, Pierre Ntsemou devient comme l’estime Tchicaya U Tam’si, le poète « d’un immense fouilleur des ombres/ et de tout être ». Il écrit à propos du peuple :
Il est de tous les discours les plus lénifiants
Il est de la farce le dindon de la poêle cuisant
Sur la langue gourmande du Prince
Il est de tous les recours pour trinquer l’ivresse du pouvoir. « LE PEUPLE ! ».
Cela atteste d’une inspiration sociale et humaine, le poète qui exprime sa sensibilité et fustige l’exclusion.
Nous remarquons également dans cette poésie de Pierre Ntsemou, la soif ardente de dire le Congo dans ses profondeurs ou de stipuler le changement parfait. Le chant sur le Congo, déjà présent chez les poètes congolais comme Tchicaya U Tam’si, Jean-Baptiste Tati Loutard ou Sony Labou Tansi, Jean-Blaise Bilombo Samba, Huppert Malanda et Florent Sogni Zaou, ravive la flamme nationaliste de Pierre Ntsemou afin de dessiner véritablement l’avenir du Congo. L’attachement à la patrie fait que le poète s’approprie un Congo imaginaire comme pour chanter l’unité des peuples.
Nous étions pourtant un
Dois-je vraiment te supplier
Pour que tu me reviennes
Après la salade barbare tribale
Autant que je m’en souvienne « Mon Congo ».
Le tribalisme en question tel qu’on peut le lire avec Antoine Yila, serait beaucoup plus occasionné par les nombreuses crises politiques et sociales que connaitra le Congo durant son histoire. Ce qui justifie le cri strident du poète ou cet appel pressant d’une unité dans la diversité, comme qui dirait : « ce qui nous unit est plus fort que ce qui divise ». Quand Pierre Ntsemou considère le Congo comme « Un bien commun/ Un lien comme un/ Indivisible foyer d’amour », c’est pour proposer une gestion commune du pays, sans que tel peuple, ou telle ethnie ne soit écartée.
Par ailleurs, le poète ne s’empêche d’exprimer son lyrisme affectif. A l’image d’Alain Mabanckou, l’écriture de Pierre Ntsemou est traversée par l’image de la mère. La « Femme noire/ Grimoire et miroir » sert ici de muse. En s’appuyant donc sur sa mère, le poète chante la femme en général et exalte ses valeurs. On peut lire à ce propos : « La femme est une fleur délicate/ La fleur est une femme au parfum de grâce ».
Somme toute, L’HOMME ! ce moustique sous les tropiques dévoile l’obsession du poète face aux problématiques existentielles. Le poète est beaucoup plus moraliste que dans les textes précédents, et affiche une volonté de réhabiliter L’HOMME. Il y a des thèmes qui reviennent, comme celui de l’enseignement. L’écriture s’apparente à une histoire évolutive selon que la pensée serait cordonnée par les actions et les événements qui arrivent au poète et qui l’affectent. C’est l’occasion de dire profondément son moi, et d’établir par nécessité, la vérité comme on peut le lire dans son essai. Mais de quelle vérité s’agit-il, si tant est vrai qu’elle serait relative et tiendrait compte de beaucoup de paramètres pour être réellement une vérité ?
Dr Rosin Loemba
rosinloemba@gmail.com
Ecrivain et critique littéraire.



