
PUBLICATION. La conséquence la plus tragique du pouvoir autoritaire réside peut-être dans sa volonté de monopoliser l’honneur, la reconnaissance et l’ambition. Dans une société libre, les individus acquièrent du prestige par leur contribution au bien commun. Les entrepreneurs, les enseignants, les philanthropes, les artistes, les innovateurs ou les leaders communautaires sont reconnus pour ce qu’ils apportent à la société. Leur influence ne dépend pas de leur proximité avec le pouvoir, mais de leur capacité à créer de la valeur pour les autres.
Les régimes autoritaires entretiennent souvent un rapport plus ambigu à cette reconnaissance sociale. Toute figure qui suscite l’admiration, mobilise des citoyens ou exerce une influence indépendante risque d’être perçue comme un concurrent potentiel. Dans ces systèmes, le dirigeant cherche à apparaître comme la source unique du progrès, de la générosité et de la protection. Les réussites individuelles sont tolérées tant qu’elles demeurent subordonnées au récit officiel et qu’elles ne produisent pas une autorité morale susceptible d’échapper au contrôle du pouvoir.
Cette confiscation symbolique de l’honneur produit un effet profondément paralysant. Ceux qui auraient pu consacrer leur énergie à transformer leur communauté apprennent à se rendre invisibles. L’initiative devient risquée. Le leadership autonome devient suspect. Peu à peu, la société perd certaines de ses figures les plus dynamiques et les plus inspirantes. L’esprit civique s’affaiblit, tandis que l’image du dirigeant devient le centre symbolique autour duquel toute reconnaissance publique doit graviter.
Cette logique ne relève pas uniquement de la psychologie des autocrates. Elle possède également une dimension structurelle. Le politologue Bruce Bueno de Mesquita, à travers sa théorie du sélectorat, montre que les dirigeants autoritaires ont souvent intérêt à maintenir une population dépendante plutôt qu’autonome. Selon lui, tout dirigeant gouverne avant tout pour préserver la loyauté de la coalition qui le maintient au pouvoir. Dans les régimes autoritaires, cette coalition est généralement réduite à un cercle restreint de soutiens politiques, économiques ou militaires. Il devient alors plus avantageux de distribuer des privilèges à quelques fidèles que de fournir des biens publics à l’ensemble de la population.
Dans une telle configuration, l’autonomie des citoyens devient problématique pour le régime. Un individu capable de prospérer sans l’aide du pouvoir, d’organiser sa communauté ou de mobiliser des ressources indépendantes échappe partiellement aux mécanismes de contrôle sur lesquels repose la stabilité du système. La dépendance économique, sociale et parfois même psychologique de la population n’apparaît donc plus comme une simple conséquence de la mauvaise gouvernance. Elle devient un élément fonctionnel du modèle autoritaire lui-même.
Plus les citoyens dépendent du pouvoir pour leur sécurité, leurs revenus, leurs opportunités ou leur statut social, plus leur capacité à contester ce pouvoir s’affaiblit. Le régime ne se contente alors plus de gouverner la société. Il façonne les conditions mêmes de son autonomie afin de s’assurer qu’elle ne puisse jamais se passer de lui.
Résister aux dangers de l’autoritarisme exige de restaurer l’autonomie des communautés et la confiance entre les citoyens. Cela commence par la capacité des individus à agir sans craindre les représailles. Les libertés de réunion, d’expression et d’association doivent être protégées comme des droits fondamentaux.
La gouvernance doit retrouver sa vocation première : servir les citoyens. Cela suppose le démantèlement des systèmes de peur et de surveillance qui caractérisent les régimes autoritaires. Cela exige des dirigeants qui placent le bien-être de la population au-dessus de leur maintien au pouvoir. Plus encore, cela appelle chaque citoyen à rejeter la culture du conformisme et à retrouver sa place d’acteur à part entière de la vie publique.
La véritable force d’une nation ne réside pas dans la paranoïa de ses dirigeants, mais dans la résilience de son peuple.
Par Farida Bemba Nabourema
Extrait du livre “ Les Insoumissions”
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