Le paradoxe du labyrinthe éthique.

Le paradoxe du labyrinthe éthique.

Un fonctionnaire dans une ville de l’Afrique de l’Ouest, un homme d’une quarantaine d’années, père de trois enfants, diplômé, honnête, refusant méthodiquement les enveloppes qu’on lui tend sous les bureaux. Ses collègues, eux, prospèrent. Ils construisent des maisons, ils scolarisent leurs enfants dans les meilleures écoles privées, ils voyagent. Lui rentre chaque soir à pied, parce que son salaire ne suffit plus à couvrir l’essence. Sa femme, lasse, lui demande doucement si l’honnêteté nourrit les enfants. Il ne répond pas. Il sait que la question n’est pas rhétorique. C’est dans cet espace de silence, entre ce qu’il veut être et ce que le monde lui permet d’être, que se joue l’une des crises les plus profondes de notre époque : la crise de l’éthique. Je ne veux pas vous parler de l’éthique comme d’une abstraction philosophique, comme d’un luxe que l’on cultive dans le confort des bibliothèques universitaires. Je veux vous parler de l’éthique comme d’un champ de bataille, comme d’un espace où se décident, chaque jour, les contours de nos humanités individuelles et collectives. Parce que ce dont nous sommes témoins, dans nos sociétés marquées par des décennies d’oppression systémique, de pillage colonial, de dictatures entretenues et de néolibéralisme débridé, ce n’est pas simplement une absence de vertu. C’est quelque chose de plus grave et de plus calculé : c’est un système qui a été construit pour rendre le vice rentable et la vertu ruineuse. Walter Rodney, dans How Europe Underdeveloped Africa, avait posé que le sous-développement africain n’était pas un état naturel ni une fatalité historique, mais le produit délibéré d’un processus d’extraction qui avait méthodiquement détruit les institutions, les économies et les systèmes de valeurs qui permettaient aux sociétés africaines de se gouverner elles-mêmes. Ce que Rodney n’avait peut-être pas suffisamment développé, parce que ce n’était pas l’objet central de son analyse, c’est la dimension morale de cette destruction, la manière dont le colonialisme n’avait pas seulement appauvri nos sociétés matériellement, mais avait aussi semé en elles les germes d’une confusion éthique durable, en remplaçant des systèmes de responsabilité communautaire par des hiérarchies fondées sur la servitude, la délation et la cooptation. Frantz Fanon l’avait vu avec une clarté qui continue d’être inconfortable. Dans Les Damnés de la Terre, il écrivait que la colonisation, loin d’être uniquement une conquête de territoires, était une conquête des consciences, et que la décolonisation ne pouvait pas être simplement politique ou économique, elle devait être ontologique, elle devait transformer la manière dont l’homme colonisé se percevait lui-même, dont il percevait les autres, dont il concevait la valeur du bien et la légitimité du mal. Ce processus, nous ne l’avons pas achevé. Et c’est en partie pour cela que nous nous retrouvons dans cette situation vertigineuse où la transgression de l’éthique est non seulement tolérée, mais souvent célébrée. Regardez autour de vous. Dans combien de nos pays voit-on des hommes politiques corrompus être célébrés tandis que des militants intègres croupissent dans des prisons ou fuient en exil ? Dans combien de nos entreprises le salarié qui refuse de falsifier un rapport est-il mis au placard, tandis que celui qui sait se taire et couvrir son supérieur gravit rapidement les échelons ? Dans combien de nos familles la personne qui dit la vérité est-elle perçue comme une menace, tandis que celle qui ment habilement pour préserver la paix des apparences est jugée sage ? Ce n’est pas le hasard. C’est le résultat d’un conditionnement long, patient, systématique, qui a inversé la hiérarchie des valeurs. Steve Biko, dont la pensée demeure l’une des plus exigeantes et des plus nécessaires produites par le continent africain au vingtième siècle, avait compris que la libération politique sans libération psychologique était une illusion dangereuse. Dans “I Write What I Like”, il écrivait que le système le plus puissant de l’oppression n’est pas celui qui enchaîne le corps, mais celui qui convainc l’esprit de sa propre infériorité, de sa propre indignité, de sa propre incapacité à concevoir un ordre du monde différent de celui qu’on lui a imposé. Cette observation s’applique avec une force particulière à la question éthique. Lorsqu’une société a été suffisamment longtemps gouvernée par la prédation, elle finit par intérioriser la prédation comme norme, par percevoir l’intégrité comme naïveté, par regarder avec suspicion ou avec pitié ceux qui résistent à la logique du système. L’oppression, à ce stade, n’a même plus besoin de se maintenir par la coercition brute. Elle se perpétue par le consentement des opprimés eux-mêmes. Il faut donc distinguer deux niveaux de la crise éthique que nous traversons. Il y a d’abord la corruption des puissants, celle de l’élite politique et économique qui choisit délibérément de piller les ressources publiques, de trahir les mandats qui lui ont été confiés, et de bâtir sa fortune sur la misère de ceux qu’elle est censée servir. Cette forme de corruption est un acte politique. Elle est criminelle et elle doit être nommée comme telle. Mais il y a ensuite la compromission des faibles, celle du père de famille qui glisse un billet dans la main d’un agent pour éviter une saisie injuste, celle de la femme qui accepte une faveur humiliante pour obtenir un poste dont elle a besoin pour survivre, celle du jeune étudiant qui achète un diplôme parce que le système lui a fermé toutes les autres portes. Cette seconde forme de corruption n’est pas d’abord une défaillance morale individuelle. Elle est le symptôme d’un effondrement structurel, et la traiter comme un simple problème de valeurs personnelles sans en interroger les causes systémiques, c’est commettre une injustice supplémentaire envers ceux qui en souffrent le plus. C’est là qu’intervient ce que j’appelle le paradoxe du labyrinthe éthique. Nous vivons dans un système dans lequel la corruption engendre les conditions qui rendent la corruption rationnelle, et dans lequel l’honnêteté engendre les conditions qui rendent l’honnêteté insoutenable. C’est un équilibre vicieux, et non un équilibre stable, parce qu’il se nourrit lui-même jusqu’à l’effondrement. W.E.B. Du Bois avait introduit, au début du vingtième siècle, la notion de

Farida Bemba Nabourema : Croire qu’une alliance entre un pouvoir américain guidé par l’intérêt et des autocrates africains puisse produire la liberté relève de l’absurde

Farida Bemba Nabourema : Croire qu’une alliance entre un pouvoir américain guidé par l’intérêt et des autocrates africains puisse produire la liberté relève de l’absurde

Le salut de l’Afrique ne viendra ni de la Maison-Blanche ni des parrains de nos autocrates, mais du courage, de la lucidité et de la dignité de ses propres peuples. Voilà en substance le message que livre Farida Bemba Nabourema dans une tribune incisive qui déconstruit avec vigueur l’illusion d’un salut politique venu de Washington. La militante togolaise des droits humains, écrivaine et universitaire y dénonce la croyance, qu’elle juge dangereusement naïve, selon laquelle une alternance ou une posture américaine pourrait libérer les peuples africains de leurs régimes autoritaires. A lire ci-dessus. « Certains, sur ce continent, persistent dans une naïveté presque pathologique, rêvant que Donald Trump viendra les délivrer de leurs tyrans domestiques. J’en reste abasourdie. Il faut avoir perdu tout sens politique pour en arriver à des raisonnements aussi indigents. « Trump viendra sauver le Togo ». « Trump viendra libérer le Cameroun ». Comme si la Maison-Blanche était un dispensaire pour peuples abandonnés. Depuis quand Trump mène-t-il une croisade pour la liberté des peuples ? Ses alliances stratégiques au Moyen-Orient, avec l’Arabie saoudite, l’Egypte ou Oman, sont-elles des modèles de démocratie libérale ? Ces régimes ne sont pas leurs alliés par miracle. Ils le sont parce qu’ils servent des intérêts. Rien d’autre. Lorsque Washington agit contre un dirigeant comme Maduro ou Khoméni, ce n’est pas pour défendre un quelconque principe démocratique: Il n’en a que cirer comme tout le reste de l’occident d’ailleurs. Trump ne combat pas les dictatures. Il combat les gouvernements qui refusent de se plier aux exigences américaines et qui ose les défier. Nuance fondamentale que certains refusent de voir. Ce n’est pas la nature autoritaire d’un régime qui dérange Mai’s son degré d’obéissance. Et que dire de nos propres dirigeants, ces chefs sans colonne vertébrale, prêts à troquer la liberté de leur peuple contre une assurance vie politique ? Ils n’attendent même pas qu’on les somme de se plier. Eux même offrent la soumission. Ce sont des serviteurs volontaires Leur seule ambition consiste à durer au pouvoir quitte à brader les ressources, les institutions, la dignité nationale. Eyadema l’a fait dès 1967 quand il a demandé à l’état d’Israël d’assurer sa protection sur le plan militaire et diplomatique en échange de ses services. Imaginer que de tels hommes seraient menacés par Trump relève du fantasme. Croire qu’une alliance entre un pouvoir américain guidé par la seule logique de l’intérêt et des autocrates africains obsédés par leur survie produira la liberté relève de l’absurde. Le salut d’un peuple ne vient pas des patrons de nos dictateurs qui leur sont loyaux et fidèle depuis des décennies. Elle exige du courage, de la lucidité et un minimum de dignité nationale. Ceux qui fantasment sur un sauvetage trumpien devraient commencer par se demander si leurs propres oppresseurs sont en conflit avec Washington. La réponse est embarrassante. Farida Bemba Nabourema Citoyenne Africaine Désabusée! »