Ils voulaient l’abattre. Ils ont fait de lui un best-seller

POLEMIQUE. Il y a des destins littéraires qui ressemblent à des tragédies. Et il y a des histoires qui, des décennies plus tard, semblent nous rappeler qu’une condamnation publique n’est jamais nécessairement le dernier mot. Le parcours de Thélyson Orélien nous offre aujourd’hui un étonnant retournement de situation.

En 1968, le Malien Yambo Ouologuem est au sommet. Son roman « Le Devoir de violence » reçoit le prestigieux prix Renaudot. Dans ce livre dérangeant, chacun en prend pour son grade. Les colons occidentaux sont sévèrement mis en cause, mais les dirigeants africains ne sont pas davantage épargnés. Ouologuem refuse de raconter une histoire où l’Afrique serait uniquement victime et où l’Occident porterait seul la responsabilité de tous les malheurs du continent.

Quatre ans après son couronnement littéraire, Yambo Ouologuem est accusé de plagiat, notamment à propos de passages rapprochés de l’œuvre du Britannique Graham Greene. Celui qui avait été célébré devient soudain un homme à abattre. La gloire se transforme en opprobre. Le silence s’installe autour de lui. Ouologuem finit par se retirer à Bandiagara, au Mali, loin du monde littéraire qui l’avait porté aux nues.

Il y a quelque chose de terrible dans cette histoire. Un écrivain peut être consacré en quelques jours et rejeté quelques années plus tard. Une œuvre peut être encensée puis lue à travers le seul prisme d’une polémique. Et un homme peut être réduit à une accusation, alors même que son œuvre et sa trajectoire méritent d’être examinées avec davantage de nuance.

C’est pourquoi l’affaire Thélyson Orélien mérite d’être observée avec attention. L’écrivain canadien d’origine haïtienne s’est retrouvé au centre d’une polémique autour de son roman « C’était ça ou mourir », publié chez Grasset. Des accusations de plagiat et d’utilisation de l’intelligence artificielle ont été relayées publiquement. Samuel Fitoussi, chroniqueur au journal français « Le Figaro », serait à l’origine de cette dénonciation.

Mais voici le paradoxe: ceux qui pensaient peut-être avoir trouvé l’arme pour le discréditer ont contribué à le faire connaître davantage.

Le roman, loin de disparaître des librairies, connaît actuellement un succès spectaculaire et aurait atteint environ 65 000 exemplaires vendus. La polémique, au lieu de tuer le livre, semble donc lui avoir offert une visibilité considérable.

Il faut évidemment garder la tête froide. Le nombre d’exemplaires vendus ne permet pas, à lui seul, de trancher les accusations portées contre l’auteur. Une controverse littéraire doit être examinée à partir de faits vérifiables et contradictoires, et non simplement à partir du succès commercial d’un ouvrage. Mais une chose est indiscutable: le public ne s’est pas comporté comme certains auraient pu l’espérer. Il a acheté le livre. Et c’est peut-être là que réside la plus belle ironie de cette histoire.

Yambo Ouologuem avait été célébré avant d’être presque effacé. Thélyson Orélien, lui, est aujourd’hui sous les projecteurs précisément au moment où une polémique aurait pu l’en éloigner. Deux destins, deux époques, deux controverses, mais une même question : que reste-t-il d’un écrivain lorsque le vacarme médiatique est retombé ?

Certains diront avec un sourire que Dieu est en train de faire le palabre de l’écrivain haïtien, que celui qu’on voulait peut-être mettre sous l’éteignoir est finalement devenu encore plus visible, que celui dont on voulait fragiliser le livre contribue aujourd’hui à remplir les librairies.

Je ne sais pas si Dieu est en train de venger Orélien. Je sais simplement que l’histoire littéraire est pleine de retournements. Et celui-ci mérite d’être médité.

On peut attaquer un écrivain. On peut contester son œuvre. On peut déclencher une polémique. Mais on ne commande pas les lecteurs.

Et si Thélyson Orélien devait finalement sortir de cette affaire avec un public plus nombreux qu’avant, il pourrait alors dire, sans triomphalisme mais avec le sourire: « Ils voulaient peut-être me faire disparaître. Ils ont contribué à me rendre célèbre. » Quelle belle revanche !

Par Jean-Claude Djéréké

Ecrivain, chercheur et universitaire

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