
TRIBUNE. L’un des mensonges les plus persistants sur la colonisation est cette idée selon laquelle les nations coloniales européennes auraient tout de même « donné » à l’Afrique des routes, des chemins de fer, des écoles et des hôpitaux. Plus troublant encore, ce récit ne survit pas uniquement dans les anciennes métropoles. Nous l’avons parfois hérité jusque dans nos propres salles de classe. Des générations d’enfants africains ont étudié des chapitres consacrés aux « avantages » ou aux « bienfaits » de la colonisation, où l’on énumérait consciencieusement les “infrastructures laissées” par l’administration coloniale. Il faut mesurer l’étrangeté intellectuelle d’un tel enseignement : demander à un peuple de considérer comme un bienfait les instruments matériels d’un système auquel il n’avait jamais consenti, sans commencer par établir qui les avait financés, qui les avait construits et quelle économie ils étaient destinés à servir.
Car toute la supercherie réside déjà dans le verbe «donner». Un don appartient à celui qui le reçoit, il est payé par celui qui donne et procède, en principe, de son intérêt. Or les Africains ont payé des impôts aux administrations coloniales, fourni la main-d’œuvre, produit les matières premières qui alimentaient les économies impériales et ont travaillé sous la contrainte dans des conditions déshumanisantes à la construction même des infrastructures que l’on présente aujourd’hui comme des présents européens.
Prenons le cas des réseaux ferroviaires par exemple, leur géographie raconte une histoire beaucoup moins romantique : dans de nombreuses colonies, ils reliaient les bassins miniers, les plantations et les grandes zones de production aux ports par lesquels cuivre, coton, caoutchouc, cacao, café, bois et autres ressources quittaient le continent. Ils n’avaient pas été pensés comme un véritable maillage du territoire permettant aux populations de circuler aisément entre les villes, aux producteurs africains d’accéder aux marchés voisins ou aux économies locales de s’intégrer entre elles. Leur logique était largement celle du corridor : acheminer la main-d’œuvre vers les lieux de production et les matières premières vers les lieux d’exportation. Cela explique en partie pourquoi, après les indépendances, nombre de ces lignes se sont dégradées, ont été abandonnées ou demeurent encore mal adaptées aux besoins de mobilité et d’intégration économique des états africains post-coloniaux.
Le chemin de fer Congo-Océan, reliant Brazzaville à Pointe-Noire, demeure l’une des illustrations les plus tragiques de cette histoire. Des milliers d’Africains furent capturés, esclavagisés et forcés à travailler sur des chantiers marqués par l’épuisement, la maladie, la violence et une mortalité effroyable ; les estimations situent généralement autour de 20 000, voire davantage, le nombre de morts pendant sa construction. Voilà ce que la formule « la France a construit le chemin de fer » parvient à ensevelir. Elle attribue l’œuvre à la puissance coloniale qui l’a ordonnée et efface ceux dont les corps l’ont matériellement rendue possible. Les administrateurs deviennent les bâtisseurs, tandis que les Africains esclavagisés sont réduits dans le récit à une abstraction appelée « main-d’œuvre ».
La fiscalité fut un autre instrument essentiel de la colonisation. Impôts sur les cases, impôts de capitation, taxes individuelles et taxes de marché variaient selon les territoires, mais leur paiement en monnaie coloniale contraignait souvent les populations à entrer dans l’économie imposée par le colonisateur. Les administrations coloniales prélevaient ainsi directement sur les colonies une partie importante des ressources nécessaires à leur fonctionnement et à leurs infrastructures.
Et c’est là que le récit devient absurde. Lorsqu’un Européen paie ses impôts et que son gouvernement construit des routes, des écoles ou des hôpitaux, cela s’appelle le service public. Mais lorsque l’Africain paie l’impôt et que l’administration coloniale utilise cet argent, son travail et les ressources de son territoire pour construire une route, cela devient soudain un « don » de l’état colonial. Nous payions, nous travaillions, et l’on voudrait encore nous faire croire que nous recevions.
Au Togo, mon pays, cette histoire cesse pour moi d’être une abstraction. Pendant la Grande Dépression, alors que les populations subissaient déjà une crise économique sévère, l’administration française accentua la pression fiscale. Les travaux consacrés à la révolte de Lomé de 1933 citent l’estimation d’un inspecteur selon laquelle les ressources des contribuables avaient chuté de près de 60 %. Pourtant, de nouvelles charges furent imposées, et les femmes des marchés se sont soulevés en Janvier 1933: l’état colonial a fait descendre des soldats depuis la Côte d’Ivoire pour mater la résistance tuant une douzaine de manifestants.
Ma propre famille porte une autre comptabilité. Ma grand-mère chercha à faire soigner ses jumeaux atteints de variole. Les soins lui furent refusés parce que mon grand-père était emprisonné pour avoir résisté au pouvoir colonial. L’un des enfants mourut. Cette mort n’apparaîtra jamais dans les tableaux énumérant les hôpitaux que la colonisation aurait « donnés » au Togo. L’hôpital existait, mais l’existence d’un bâtiment ne nous renseigne ni sur l’égalité d’accès aux soins, ni sur les rapports de pouvoir qui déterminaient qui pouvait en bénéficier.
C’est précisément pour cette raison que l’enseignement des prétendus « bienfaits de la colonisation » me paraît profondément insultant. Mais allons encore plus loin. Car le scandale n’est même pas simplement que l’on demande à l’enfant africain d’être reconnaissant pour des routes construites sous la colonisation. Ces routes n’avaient, dans bien des cas, même pas été pensées pour lui. Elles répondaient d’abord aux besoins politiques et économiques de l’ordre colonial : relier les zones de production aux ports, transporter les matières premières, déplacer la main-d’œuvre et assurer le fonctionnement de l’administration. Et pourtant, cet enfant apprend encore parfois que l’Europe lui aurait « donné » ces infrastructures.
Mais donné quoi, exactement ? Et avec quel argent ?
Car ces infrastructures ne sont pas tombées du ciel européen. Elles ont été financées par les économies coloniales elles-mêmes : par les impôts prélevés sur les Africains, par les ressources extraites de leurs terres, par la richesse produite sur le continent et par le travail d’Africains contraints, capturés et esclavagisés pour les construire. Nous avons fourni la terre, les matières premières, l’argent et la main d’oeuvre pour construe des infrastructures qui servaient à piller nos richesses.
Alors parlons de « don », puisque ce mot semble tellement important dans le récit colonial. Mais remettons enfin le donateur et le bénéficiaire à leur juste place. Ce sont les Africains qui ont donné. Ils ont donné leur travail, leurs terres, leurs ressources, leurs impôts, leurs récoltes, leur temps et, trop souvent, leur vie à des systèmes économiques dont une part considérable de la richesse était destinée à servir les intérêts des puissances coloniales. Ce transfert n’était évidemment pas un don volontaire. Il fut obtenu par la conquête, les génocides, la dépossession, la contrainte et l’exploitation. Mais si quelqu’un tient absolument à dresser la comptabilité des prétendus cadeaux de la colonisation, alors qu’il ouvre aussi l’autre colonne du registre : qu’est-ce que l’Afrique a donné à l’Europe ? Combien valaient les millions d’heures de travail africain ? Combien valaient les terres accaparées ? Les minerais extraits ? Les récoltes exportées ? Les impôts collectés ? Les vies détruites ? Les économies réorganisées autour des besoins des métropoles plutôt que de ceux des populations locales ?
Voilà la comptabilité que nos manuels scolaires auraient dû nous apprendre à faire avant de nous parler des « bienfaits de la colonisation ».
Car il y a une inversion presque indécente dans le récit que nous avons hérité. Une histoire qui décrit minutieusement ce que le pouvoir colonial a construit mais devient soudainement amnésique lorsqu’il faut expliquer avec quel argent, avec quels corps, pour quels intérêts et au prix de quelles vies n’est pas une histoire neutre. C’est une histoire amputée de ses responsabilités.
Et cette amnésie n’a rien d’innocent. Car dès que l’on efface celui qui a imposé la violence, le récit finit presque mécaniquement par demander quelque chose à celui qui l’a subie : de la reconnaissance. Voilà l’inversion que je refuse. Nos ancêtres ne peuvent pas être à la fois ceux qui ont payé, ceux qui ont travaillé, ceux qui ont été dépossédés, ceux qui ont été esclavagisés, et que l’on attende encore de nous, leurs descendants, que nous disions merci.
Décoloniser l’histoire exige donc davantage que remplacer quelques dates ou ajouter quelques héros africains aux manuels scolaires. Il faut décoloniser la grammaire elle-même, restituer aux mots ce qu’ils ont servi à dissimuler et replacer les Africains au centre de l’histoire matérielle de leur propre continent. Alors, lorsque l’on nous parlera des routes, nous pourrons enfin raconter toute leur histoire : les impôts qui les ont financées, les mains qui les ont construites, les marchandises qu’elles transportaient et les intérêts qu’elles servaient.
Le voleur ne devient pas bienfaiteur parce qu’il a construit, avec le bois de votre maison, la charrette qui lui a servi à emporter vos biens.
Par Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine
Pagesafrik est un site d’information indépendant consacré à l’actualité du Congo (Brazzaville et Kinshsa) et de l’Afrique en général.



