
TRIBUNE. Trois jours après le début de l’intervention militaire russe en Ukraine, alors que l’Occident imposait des sanctions économiques extrêmement dures contre la Fédération de Russie, l’hebdomadaire britannique « The Economist » posait la question suivante : à quel moment les sanctions causeront-elles plus de problèmes aux pays occidentaux qu’à Vladimir Poutine ?
Deux mois après le début de ce que les Russes appellent «opération spéciale», on a une idée du pétrin dans lequel l’Occident s’est lui-même mis. L’effet boomerang des sanctions contre la Russie se fait de plus en plus sentir. Quelques exemples au-delà de l’inflation qui frappe la plupart des pays : en Espagne, l’envolée des prix de l’électricité, qui préoccupe de nombreuses entreprises du pays, a conduit le Métro de Madrid à réduire le nombre des rames. En Allemagne, les politiques préparent déjà les esprits aux économies d’énergie. « Quinze degrés chez soi avec un pull-over, on supporte. Personne ne va mourir…» a déclaré un député du CDU. Au Canada, la taxe punitive de 35% imposée sur les engrais russes touche davantage les agriculteurs québécois qui devront en absorber les frais. La semaine dernière, l’Union européenne, en toute discrétion, a décidé d’augmenter temporairement l’achat de gaz russe via des pays prêts à payer en roubles afin de compenser les pertes subies par la Pologne et la Bulgarie auxquelles la Russie a coupé le gaz. Faire le malin pour amuser les opinions publiques n’est pas une mauvaise chose en soi, mais la dure réalité de l’épreuve de force géopolitique ramène bien souvent à la raison…
L’autre conséquence des sanctions occidentales, c’est la remise en question de l’ordre politico-économique et financier international de l’après 1945 dominé par les États-Unis et leurs valets européens. Au début du mois d’avril, la puissante banque d’affaires américaine Goldman Sachs a mis en garde contre le risque qui guette le dollar, qui, de l’avis même de l’institution financière américaine, pourrait perdre sa position dominante et devenir une monnaie de second plan comme la livre sterling. Pas plus tard que la semaine dernière, le Financial Times, analysant le retrait de Visa et Mastercard de la Russie — retrait qui a permis à Moscou de réorganiser efficacement son système de paiement en collaboration avec le système de paiement chinois Union Pay —, a tiré la sonnette d’alarme en faisant observer que les sanctions occidentales contre la Russie risquaient de réorganiser profondément le système de paiement international. En d’autres termes, le Financial Times faisait remarquer que le système occidental était sur le point de perdre son hégémonie.
Tout laisse donc penser que les Occidentaux n’ont pas tiré les leçons de 2014. À l’époque, les sanctions imposées à la Fédération de Russie avaient sérieusement secoué le pays avant de se retourner contre leurs auteurs de manière inattendue. L’histoire semble se répéter, mais cette fois-ci, les conséquences risquent d’être beaucoup plus graves pour l’Occident.
La plupart des observateurs et d’experts occidentaux estiment que les effets des sanctions contre la Russie se feront sentir à moyen et à long terme. Pour ma part, j’estime que c’est plutôt le contraire qui va se produire. Comme en 2014, ça va faire très mal à court terme, mais les choses vont se replacer à moyen et long terme. Les sanctions occidentales vont juste accélérer le basculement de la Russie vers l’Asie et l’émergence rapide du «Nouveau monde» qui est en train de se mettre en place tout doucement.
Dans un prochain billet, j’expliquerai pourquoi la Russie et la Chine ont toutes les chances d’être les grands vainqueurs de cette épreuve de force géopolitique…
Par Patrick Mbeko
Consultant politologue. Géopoliticien, spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs et auteur de plusieurs livres sur les conflits armés en Afrique



