
Nouvel enjeu stratégique américain
Le Maroc pourrait devenir un levier stratégique dans la sécurisation des approvisionnements des Etats-Unis en engrais « essentiels » qui réduiraient ainsi sa dépendance et sa vulnérabilité vis-à-vis de la Chine et des restrictions imposées par cette dernière sur les exportations de phosphates, selon le Washington Institute for Near East Policy.
Premier transformateur mondial d’engrais, la Chine a fortement réduit ses exportations de phosphates en mars 2025. D’après le think tank, basé à Washington et spécialisé dans la politique et les intérêts américains au Moyen-Orient, elles sont passées de 950 000 tonnes à seulement 13 000 tonnes en un seul mois.
Dans un article intitulé « The Phosphate Pivot: Why Morocco and Tunisia Matter to U.S. Food Security » (Le pivot du phosphate : pourquoi le Maroc et la Tunisie sont importants pour la sécurité alimentaire des États-Unis), l’institut rappelle qu’« en décembre, Pékin a officialisé la suspension des exportations jusqu’en août 2026 ». Dans le même temps, les prix du phosphate diammonique (le type d’engrais phosphaté le plus courant) ont bondi de 28 % en un an, soulignent les auteurs : Ghazi Ben Ahmed, Sabina Henneberg et Mohsine El Ahmadi.
Les conséquences n’ont pas tardé : « les agriculteurs américains, qui se préparaient aux semis de printemps, ont été confrontés à une pénurie d’approvisionnement et à l’absence d’alternative fiable en perspective », écrivent-ils. C’est alors que les États-Unis ont fait l’amer constat : leur souveraineté alimentaire était à la merci de la Chine, considérée comme une puissance rivale. Ce constat les a amenés à ajouter le phosphate à leur liste 2025 des minerais critiques.
Mais désigner le phosphate comme critique ne résout pas le problème. La question de fond est de savoir où trouver des sources d’approvisionnement fiables en phosphate ?
Comme le soulignent les auteurs, « la solution ne réside pas dans le remplacement d’une dépendance par une autre, mais dans la mise en place d’un réseau diversifié de fournisseurs fiables, de capacités de production redondantes et de partenariats industriels politiquement alignés ».
C’est ainsi que le Maghreb, et particulièrement le Maroc, apparaît comme un partenaire stratégique qui mérite une attention bien plus grande que celle dont il bénéficie actuellement. Avec 70% des réserves mondiales connues de phosphates, le Maroc constitue le premier maillon évident de la stratégie en la matière. Par le biais du groupe OCP, le Royaume a parallèlement développé des capacités importantes dans le raffinage, la transformation et la production d’engrais, tout en investissant massivement dans les chaînes d’approvisionnement africaines et les partenariats technologiques agricoles.
L’intérêt porté au Maroc n’est pas fortuit : bien que les États-Unis possèdent des gisements de phosphate, notamment en Floride, dans l’Idaho et en Caroline du Nord, la production nationale est en déclin structurel depuis des décennies. « Les réserves américaines ne représentent qu’une fraction de celles du Maroc, et les coûts d’extraction augmentent», estiment les auteurs.
Ils rappellent qu’au-delà de l’alignement géopolitique, qui est tout aussi important, « le Maroc est le plus ancien allié africain des États-Unis, une relation formalisée par le Traité d’amitié de 1786, toujours en vigueur. Ce partenariat stratégique a été renforcé lorsque le Maroc a été désigné comme Allié majeur non membre de l’OTAN en 2004, reconnaissant son rôle de longue date en tant que partenaire de sécurité fiable et porte d’entrée entre l’Afrique, l’Europe et le monde atlantique ».
Ils insistent sur le fait que le Maroc entretient des liens économiques étroits avec l’Europe et est depuis longtemps un partenaire important de l’Europe et des États-Unis. Pour le groupe de réflexion américain, le Royaume constitue un pilier de stabilité, de modération et d’engagement transatlantique dans une région méditerranéenne de plus en plus marquée par la compétition géopolitique et les influences extérieures.
Pour l’analyse américaine, « tout effort sérieux visant à bâtir une infrastructure robuste pour les engrais, conforme aux intérêts occidentaux en matière de sécurité des chaînes d’approvisionnement au Maghreb, doit commencer par le Maroc. Le Royaume occupe déjà une position dominante unique au sein de l’économie mondiale du phosphate ».
Par ailleurs, « la stratégie marocaine en matière de phosphate n’est pas uniquement extractive ; elle est à la fois industrielle et géopolitique. Son infrastructure tournée vers l’Atlantique – notamment le complexe portuaire de Tanger Med, – a permis au Maroc de devenir une porte d’entrée reliant l’Europe, l’Afrique et les routes commerciales maritimes mondiales.
Cependant, le Maroc ne peut à lui seul garantir pleinement la résilience à long terme de l’approvisionnement occidental en engrais. Pour les auteurs, sa«domination rend précisément nécessaire un second nœud et fait de la Tunisie un complément logique plutôt qu’un concurrent ». Et pour cause, « une architecture d’approvisionnement concentrée dans un seul pays, aussi performant et allié soit-il, présente une fragilité intrinsèque », expliquent-ils dans leur analyse.
Alain Bouithy
Fondateur du site Pagesafrik.



