Dominique M’Fouilou : dans « La Gifle du Défi », la radio est, pour le pouvoir, une arme de propagante contre toute opposition

ENTRETIEN. Le journaliste n’est pas une simple courroie de transmission qui prend l’information et la livre au public : il aide la société à penser, à repenser, à réfléchir, souligne l’écrivain congolais Dominique M’Fouilou dans cet entretien à PAGESAFRIK.COM. Il y revient sur la genèse de son nouveau roman : La Gifle du défi (Éditions Jets d’Encre), et sur le destin de Jean Martial Combo, directeur de la Maison de la Radio nationale, confronté à l’arbitraire politique.

PAGESAFRIK.COM : La Gifle du défi met en scène un homme ordinaire confronté à l’arbitraire du pouvoir. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire ?

Dominique M’Fouilou : Cet événement se déroule dans un pays où le régime autoritaire ne possède, comme moyen de communication avec la population, qu’une seule station de radio nationale. Un outil qui lui sert de stimulation, de galvanisation, mais aussi de propagande diffusant l’expression du régime et portant la voix de son président sur toute l’étendue du territoire.

Comment, dans ce contexte, le directeur de cette radio, en exerçant son métier de journaliste impartial et intègre, de directeur de la Maison de la radio d’Etat, arrive à concilier, dans l’exercice de ses fonctions, sa vision politique et celle du pouvoir, en organisant la diffusion sur l’antenne de la radio, les programmes sur la société, l’économie, la culture, l’éducation et la politique, voulus par l’Etat.

Dans ce cadre, je me suis fait une idée d’une scène où le directeur qui a une appréciation du journalisme différente de celle du pouvoir, devait forcément être confronté à l’arbitraire du pouvoir.

Un simple incident va faire basculer toute une vie. Pourquoi avoir choisi un événement apparemment banal comme déclencheur du drame ? 

Ce que je me suis efforcé d’exposer dans ce livre, c’est beaucoup moins l’acte agressif à la base de l’incident dont l’énoncé formulé n’est qu’un faux prétexte, et de mettre en scène l’absurdité du comportement de son auteur, mais de faire apparaître le vrai mobile de ce fait inhabituel, et le côté arbitraire du pouvoir au point de leur donner une sorte de rôle dramatique. Un rôle imposé à travers l’échange des gifles, et auquel les circonstances de l’action leur interdisent de réfléchir sur les événements, sur leurs causes, sur leurs conséquences.

Jean Martial Combo dirige la Maison de la Radio nationale « avec la rigueur tranquille de ceux qui croient encore aux règles ». Que représente ce personnage dans votre réflexion sur la société et le pouvoir ?

Le personnage de Jean Martial Combo représente un homme qui appartient à une génération de journalistes seulement préoccupés de bien faire, et toujours mieux, leur travail. Etant le directeur de la Maison de la Radio, il a toujours attaché de l’importance à la qualité des émissions diffusées sous sa responsabilité. Il est exigeant et ne transige pas avec les règles de la déontologie journalistique. Il n’est pas une simple courroie de transmission qui prend l’information et la livre au public. C’est plutôt quelqu’un qui participe à un processus de communication important, complexe, et aide la société à penser, à repenser, à réfléchir. Cependant, sa rigueur et son intransigeance dans le travail dérange beaucoup de gens en haut lieu. Son professionnalisme exemplaire n’est pas du goût de tout le monde. Lui et les hommes du pouvoir n’obéissent pas à la même motivation dans le développement économique, social, culturel et politique du pays. En réalité, il occupe le poste stratégique de la radio qui doit à sa situation beaucoup du prestige de son directeur et que, par le jeu du tribalisme, on lui conteste. Malgré tout cela, sa ligne de conduite intangible reste d’informer le public en toute objectivité, jamais d’obéir aux quatre volontés des responsables politiques qui ont toujours tendance  à intervenir dans ses émissions pour privilégier leurs intérêts personnels plutôt que ceux des populations, et à leurs ingérences dans les programmes d’information établis par la direction de la Maison de la Radio, sous sa responsabilité. Cette situation appelle l’attention sur le métier du journaliste confronté à l’exigence des autorités publiques dans un pays autocratique ou pas. Cela porte aussi sur le partage des responsabilités entre, d’une part, les institutions fondées sur la Constitution et d’autre part, sur les hommes responsables des décisions majeures prises notamment dans le domaine de l’information nationale.

La Radio nationale occupe une place centrale dans le récit. Pourquoi avoir choisi ce cadre pour déclencher l’intrigue ? Est-ce une manière d’interroger le rôle des médias dans les régimes autoritaires ?

La radio nationale occupe une place centrale dans le roman pour la simple raison qu’elle y est le moyen de communication le plus direct, le plus efficace, le plus rapide et le plus sûr de toucher la population sur tout le territoire. Elle est le centre vivant de toute l’action culturelle, sociale, économique et politique du pays.

Pour le pouvoir, la radio est une puissance au sein de la société qu’il influence. C’est un outil de communication pour atteindre, sans se déplacer, un grand nombre de gens qui attendent l’information. C’est aussi une arme entre ses mains, de propagande contre toute opposition.

Dans le roman, la radio représente un cadre idéal pour concevoir ce genre d’incident qui peut mieux déterminer la suite logique des événements et comprendre le comportement de Jean Martial Combo. Ce dernier est consciencieux dans sa fonction et sa conscience lui a toujours rappelé sa responsabilité vis-à-vis de l’impact que ses informations peuvent avoir sur la société, la réputation des individus et l’opinion publique. Son rôle est donc d’exercer son métier dans le respect, l’équité et la transparence. Mais cet outil, qui est la radio, qui permet d’aller à la conquête des populations, entre les mains de Jean Martial Combo, cet homme que l’Etat ne contrôle pas, et qui n’avait jamais épousé les idées du régime autoritaire, pose des problèmes au pouvoir.   

Votre roman explore « les mécanismes de la peur et de l’autoritarisme ». Selon vous, comment la peur finit-elle par s’installer dans une société ?

Ce qui devait être une intervention calme du président dans la Maison de la Radio, sur la planification du programme radiophonique de son discours, la compréhension sur le professionnalisme du travail, la responsabilité et le rôle du directeur dans le studio, ainsi que la résolution pacifique du problème, a rapidement dégénéré en pugilat lorsque brusquement, il y a eu cet échange de gifles. Au contact de cette réalité mise à nu, Jean Martial Combo se rend compte de ce que la vie, dans laquelle il est intégré, contient de drame.

Grâce à ce ressort dramatique, ce personnage découvre le vrai visage du président qu’il surprend à vif. Ainsi, en ne cessant de le faire suivre, le président engendre et fait grandir l’inquiétude chez Jean Martial Combo qu’il veut terroriser. C’est maintenant une affaire de règlement. Des filatures restant permanentes, certaines s’y attardent, des agents entreprenant de dangereux comportements. D’autres brisant le rythme de filature et de l’observation pour les accentuer après, et s’affichant de manière ostentatoire. Les jours rameutent les souvenirs dans le cerveau de Jean Martial. Il voit les filatures s’accélérer, augmenter la pression, et petit à petit s’installe chez lui la peur, un stress intense qui affecte ses habitudes quotidiennes, son travail, ses relations et trouble sa tranquillité.

Le livre parle d’exil et de dignité. Que représente l’exil pour votre personnage principal ?

Jean Martial Combo ne peut oublier qu’il a bravé l’autorité suprême. Il l’a défiée. Peut-être qu’en ce moment-là, il réclamait seulement son indépendance professionnelle. Il pensait à sa dignité, ce sentiment de la valeur intrinsèque qui commande le respect d’autrui. Peu lui importait, dans l’immédiat, les conséquences de son acte. Il cherchait avant tout à paraître comme un journaliste honnête. Il était si transporté dans son élan qu’il ne pensait pas à ce qui pouvait arriver par la suite.

Pendant les moments tourmentés qu’a vécus Jean Martial Combo, il s’est posé alors une question simple et terrible : la question de vie ou de mort. Quand cette question est posée, tout, absolument tout, s’est trouvé subordonné à l’impérieux devoir d’y faire face. Il était convaincu qu’il ne pouvait plus, dans son pays, exercer avec tranquillité son métier de journaliste. Il sera toujours surveillé, poursuivi, toujours sous pression et sur le qui-vive. Cette situation ne pouvait durer longtemps. Le temps de la réflexion. Il pourrait par la suite s’expliquer peut-être avec le président ? Si cette situation ne pouvait sceller une amitié, elle devait entraîner une rupture totale, faisant place à une tension entre les deux hommes. Le rapport  de forces ne sera pas en sa faveur. Comme le danger ne pourrait s’éloigner, et il en était convaincu, ne valait-il pas mieux, dans ce cas, s’il voulait garder sa dignité, vivre longtemps, de partir, de s’exiler un moment à l’étranger en attendant les jours meilleurs et revenir ?

Quel regard portez-vous sur l’évolution du roman politique africain et, plus largement, sur la relation entre les écrivains et le pouvoir dans les sociétés africaines ?

L’une des principales curiosités naturelles du roman politique africain est, à mon avis, le développement culturel et intellectuel de la société. Son évolution doit donc s’effectuer dans une organisation conçue selon l’égalité, la justice, l’équité et par conséquent, la raison. Il doit évoluer sans souci d’aucune espèce de concession, de ménagement ou de diplomatie à l’égard des écrivains, de leurs écritures ou des sujets à traiter. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Son évolution, dans le présent, est extraordinairement lente dans le domaine des moyens matériels et techniques destinés à cette fin. Elle est aussi lente dans le cerveau de ceux qui prétendent écrire, ceux qui veulent aider le pays à comprendre ce qui se passe. Chez nombre d’entre eux, une double et fatale crainte qui peut être à la source des désillusions : crainte de ne pas respecter les contraintes de l’écriture imposées par le régime autoritaire et d’être censuré avec les conséquences politiques qui en découlent.

La situation politique dans certains pays met en demeure les écrivains qui exercent une influence sur l’opinion publique et jouent par là un rôle public, de juger ce qui se passe au quotidien, de dénoncer les iniquités politiques dont la trame est trop visible. Les faits sont là, l’écrivain est emmuré par la difficulté d’exprimer librement des idées simples et claires en elles-mêmes. Cette difficulté vient du déséquilibre entre les obligations du pouvoir et les aspirations du peuple que l’écrivain doit exposer dans son roman.

Propos recueillis par Alain Bouithy

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Are you human? Please solve:Captcha