
ON VA PLUS LOIN. Le président congolais Denis Sassou Nguesso a bouclé mardi 1er mai une visite officielle de quatre jours à Moscou, du 28 avril au 1er mai. Précédée d’une délégation russe à Brazzaville le 16 avril, cette étape s’inscrit dans une série de déplacements en Azerbaïdjan, à Dubaï, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, axés sur la quête de financements et autres.
Une équipe avancée ( incluant le colonel Louis Marc Sakala, le directeur général Raoul Ominga et la première ministre bis Françoise Joly ) avait pavé la voie en toute discrétion avant que le gouvernement ne prenne officiellement le relais. Ces manœuvres laissent les partenaires occidentaux interrogateurs qui suspectent un alignement idéologique avec la Russie. Brazzaville s’en défend plutôt, revendiquant une approche pragmatique visant à tirer parti des recompositions géopolitiques en cours.
Officiellement, les autorités congolaises cherchent primo à consolider un appui en matière de défense dans un contexte interne jugé fragile; secundo, à obtenir un soutien diplomatique, notamment au Conseil de sécurité des Nations unies, et tertio à accéder à des technologies d’exploitation énergétique que certains partenaires occidentaux hésitent encore à déployer dans des zones forestières soumises à de fortes contraintes environnementales.
De son côté, Moscou perçoit le Congo comme un point d’ancrage stratégique au cœur du bassin du Congo, une région clé tant pour ses ressources naturelles que pour sa position géographique, en particulier en lien avec la République Centrafricaine (RCA).
Le pipeline : projet sous tension
Long d’environ 1000 kilomètres, le projet de pipeline reliant Pointe-Noire à Ouesso constitue l’une des infrastructures les plus ambitieuses du pays. Il traverse une grande partie du territoire congolais jusqu’aux zones frontalières avec le Cameroun et la RCA. Il vise à faciliter l’acheminement du pétrole extrait des blocs situés dans le nord du Congo.
Au-delà de cet objectif affiché, le projet soulève plusieurs enjeux stratégiques. D’une part, ce tracé pourrait servir de corridor vers la RCA favorisant divers flux sous couvert d’activités énergétiques. D’autre part, sa traversée de la forêt équatoriale fait craindre l’émergence d’activités informelles difficiles à encadrer : exploitation illégale du bois, extraction clandestine de minerais ou encore trafic de faune. L’expérience montre que ce type d’infrastructure, en zone forestière, s’accompagne souvent de dynamiques économiques parallèles. Les ministres Arlette Soudan Nonault et Rosalie Matondo conviendraient avec nous que ce projet met en lumière une contradiction de fond. Le Congo ambitionne de valoriser son capital carbone à travers des mécanismes tels que REDD+ et autres, tout en développant des infrastructures susceptibles de fragiliser ces mêmes écosystèmes. Cette double approche permettrait de capter des revenus à la fois liés à la préservation et à l’exploitation des ressources naturelles.
Dans un contexte de prix élevés du pétrole, le pipeline répond également à une logique d’urgence économique. Pour Brazzaville, il s’agit avant tout de valoriser ses réserves, indépendamment des agendas de transition énergétique définis à l’échelle internationale.
Enjeux sécuritaires, économiques et environnementaux
Au-delà de sa dimension pétrolière, ce projet met en lumière une équation particulièrement complexe : un État en quête de liquidités rapides, un partenaire russe désireux d’étendre son influence, et une forêt équatoriale au cœur des engagements climatiques internationaux. Dans ce contexte, les relations avec les partenaires traditionnels, notamment la France et, plus largement, les acteurs occidentaux, pourraient être mises à l’épreuve. Le repositionnement stratégique de Brazzaville traduit une volonté d’autonomie, mais il comporte aussi des risques réels de tensions diplomatiques.
L’équilibre est d’autant plus fragile que les enjeux sécuritaires, économiques et environnementaux s’entrecroisent. Le Congo avance sur une ligne de crête, où chaque décision engage simultanément sa souveraineté, sa stabilité interne et son image internationale.
Un fait curieux: l’absence remarquée, au sein de la délégation, de plusieurs responsables, experts et Hommes d’affaires directement concernés par différents projets, notamment Rosalie Matondo, Arlette Soudan Nonault, Christian Yoka, Lydia Mikolo, Emmanuelle Delphine Adouki, les conseillers à la défense et autres cadres. La ratification de la loi n°8-2025 relative à l’oléoduc cristallise les critiques. Le montage diabolique accorde en effet 90 % des parts à la société russe ZNGS-Promety, contre seulement 10 % à la SNPC. Une répartition qui limite fortement la maîtrise congolaise du projet, tant sur les choix technologiques que sur la tarification ou les orientations stratégiques. De plus, en cas de différend, l’arbitrage est confié au Centre d’arbitrage international de Dubaï (DIAC), selon les règles de la CNUDCI, écrasant ainsi, la souveraineté juridictionnelle du Congo.
Le dispositif contractuel renforce ces déséquilibres. La clause de stabilisation fiscale prévoit que toute évolution future de la fiscalité congolaise ne s’appliquera pas au projet pendant 25 ans, une durée potentiellement prorogeable. Par ailleurs, des garanties d’indemnisation étendues sont accordées à la partie russe en cas de changement politique, de nationalisation ou de conflit, transférant ainsi une grande partie des risques sur les finances publiques congolaises. À cela s’ajoutent d’importantes exonérations fiscales (impôts, TVA, droits de douane, taxes environnementales), des subventions logistiques et la garantie d’un tarif minimum de transport du pétrole.
Dans ce schéma, les ressources publiques sont fortement mobilisées sans assurance claire de retombées fiscales ou économiques à court terme. Le modèle BOOT (Build-Own-Operate-Transfer) retenu confère en outre à la partie russe la pleine propriété et l’exploitation des infrastructures pendant 25 ans, avant un transfert ultérieur dont les conditions restent incertaines.
Enfin, ce projet pourrait être interprété comme un choix d’alignement stratégique durable, susceptible d’affecter les relations du Congo avec d’autres partenaires majeurs, tels que l’Union européenne, les États-Unis ou les institutions financières internationales. Dans un contexte international fragmenté, miser sur un partenaire unique pour un projet d’une telle envergure expose le Congo à un risque d’isolement diplomatique et réduit ses marges de manœuvre.
Les risques d’un virage trop marqué
Écarter Paris ( acteur clé du dispositif du franc cfa et influent au sein du FMI) comporte un risque réel : celui de compliquer, voire de bloquer, les négociations sur la dette. Par ailleurs, des groupes comme TotalEnergies et Perenco, risquant de perdre des parts dans l’offshore congolais du fait du projet d’oléoduc, pourraient réagir de manière défavorable et peser sur l’environnement des affaires.
Sur le plan financier, les banques opérant au Congo dépendent du système SWIFT et de correspondants en euros et en dollars. Toute contractualisation avec des entités russes visées par des sanctions américaines ou européennes expose le Congo à des blocages de transactions. Les flux financiers pourraient ainsi être perturbés, voire interrompus.
Dans le même esprit, la commercialisation du brut congolais via des intermédiaires liés à la Russie pourrait entraîner des pratiques de contournement, comme le recours à des flottes opaques (« shadow fleet »), avec à la clé des décotes importantes sur les prix, à l’image du pétrole vénézuélien. L’entrée éventuelle de groupes comme Rosneft ou Gazprom dans le capital l’amont pétrolier s’il se confirme dans les jours avenirs, exposerait également la SNPC à une surveillance accrue, notamment de l’OFAC, compliquant davantage son accès aux financements internationaux.
Sur le plan géopolitique, le renforcement de la présence russe au Congo pourrait être perçu par la France et les États-Unis comme une forme de « wagnérisation » indirecte. Des précédents existent, comme en Centrafrique, où certaines mesures de rétorsion ( gel de l’aide budgétaire ou restrictions de visas d’entrée en Occident) ont été mises en œuvre. Dans ce contexte, un basculement trop marqué vers Moscou pourrait être interprété comme un isolement stratégique, d’autant plus sensible dans un environnement déjà marqué par un déficit de confiance.
Certes, ce rapprochement peut offrir des gains immédiats : apports financiers, affirmation de souveraineté, diversification des partenaires et mise en concurrence. Mais la véritable question reste celle de la capacité du Congo divisé et infiltré, à absorber les chocs potentiels en cas de durcissement des positions occidentales, notamment à travers des sanctions indirectes, des tentatives de déstabilisation des institutions…(À suivre).
Ghys Fortune BEMBA DOMBE