SENEGAL. Le bal des revenants : quand les architectes du vieux système dessinent déjà l’après… de leur propre défaite

TRIBUNE. À défaut d’avoir convaincu les Sénégalais hier, les anciens ministres Abdou Fall, Babacar Gaye, Abdou Khafor Touré et Thierno Lô tentent aujourd’hui de théoriser la « recomposition politique » et de bâtir une nouvelle alternative autour des débris du PDS, de l’APR et de leurs satellites. Mais une question demeure : peut-on ressusciter un système que le peuple a souverainement envoyé à la retraite dans les urnes en 2024 ?

Certains spectacles valent leur pesant de cacahuètes. Depuis quelques semaines, une confrérie d’anciens ministres – Abdou Fall, Thierno Lô, Abdou Khafor Touré, Babacar Gaye et quelques autres vétérans du grand paquebot libéral – s’est découvert une nouvelle vocation : philosophes de la recomposition politique. Les voilà transformés en cartographes du futur, occupés à dessiner « l’après-2024 », « l’alternative » et même « l’après-Sonko », comme si le peuple leur avait confié un mandat d’urbanistes de la République.

Le plus délicieux dans cette comédie, c’est que les démolisseurs d’hier se présentent aujourd’hui comme les maîtres d’œuvre de la reconstruction.

Après avoir passé près d’un quart de siècle à tenir les commandes du navire, ils viennent expliquer, avec un sérieux académique presque attendrissant, comment il faudrait désormais sauver le bateau… qu’ils ont eux-mêmes laissé prendre l’eau.

Weber par-ci, Gramsci par-là, Pareto en dessert, Huntington au café. Une véritable dégustation de sciences politiques. À ce rythme, il ne manque plus que Machiavel comme maître de cérémonie et Montesquieu comme distributeur de badges.

Seulement voilà : les Sénégalais n’ont pas voté contre un manque de références bibliographiques.

Ils ont voté contre un système. Et ce système portait un nom, une méthode, des habitudes et des visages.

Le scrutin de mars 2024 n’était pas un simple changement de locataire au Palais. C’était une opération de déguerpissement politique. Les électeurs ont changé la serrure et certains anciens propriétaires cherchent déjà un double des clés.

Le plus cocasse est cette tentative de recoller les morceaux du vieux puzzle libéral. PDS, APR, satellites, anciens compagnons de route… tout ce beau monde rêve de ressusciter une mécanique que les urnes ont envoyée à la casse.

On change l’emballage. On dépoussière les discours. On repeint les enseignes.

Mais sous le capot ronronne toujours le même moteur, celui que les Sénégalais ont choisi de mettre à la retraite.

À les entendre, leur seule défaite aurait été un problème de communication. Comme si vingt-quatre années de pouvoir s’effaçaient avec un nouveau slogan et quelques tribunes savamment rédigées.

La politique n’est pourtant pas une blanchisserie où l’on fait disparaître les taches du passé avec une lessive intellectuelle.

Et puis il y a cette obsession presque touchante : préparer « l’après-Sonko ».

Quelle étrange précipitation !

On veut déjà organiser la succession d’un acteur politique qui continue de structurer le débat national. C’est un peu comme réserver les places pour les funérailles d’un phénix : chaque fois qu’on le croit fini, il réapparaît au milieu des flammes, au grand désespoir de ceux qui avaient déjà imprimé les faire-part.

Pendant que certains rédigent les mémoires d’un cycle qu’ils imaginent terminé, Ousmane Sonko demeure l’épouvantail qui empêche encore leurs nuits d’être paisibles. Son nom revient dans toutes les équations, comme une variable impossible à supprimer.

Au fond, ces théoriciens de la « recomposition » ressemblent à des horlogers qui tentent de remettre en marche une pendule que le peuple a remplacée par une montre connectée.

Ils parlent de demain avec les recettes d’hier.

Ils invoquent le renouveau avec les réflexes du passé.

Ils promettent une espérance neuve en recyclant les vieux meubles du système.

La politique est parfois cruelle. Elle rappelle aux anciens puissants que les électeurs ont une mémoire plus longue que les états-majors et beaucoup moins de nostalgie que les salons où se fabriquent les grandes théories.

Une alternance ne se renverse pas avec des colloques, des citations latines ou des retrouvailles entre anciens ministres. Elle se renverse avec une idée capable de faire battre le cœur d’un peuple.

Et c’est peut-être là que réside leur véritable problème. Ils cherchent encore la formule magique pour reconquérir le pouvoir.

Les Sénégalais, eux, attendent simplement des résultats.

Entre les deux, il y a un gouffre qu’aucune recomposition sémantique ne suffira à combler.

Par Malick BA

Journaliste

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