Fatima Zohra Hajji. Quand les vieux jeans se transforment en œuvres d’art (Maroc)

ARTS. Décidément, l’artiste-peintre marocaine contemporaine Fatima Zohra Hajji  voue une véritable affection avec son entourage et a choisi de produire une peinture qui trouve son résonance dans l’âme des passionnés d’art. Courageuse, tenace, et amoureuse de sa peinture, cette plasticienne, qui vit et travaille à Fès,  recycle de vieux jeans pour peindre et crée des œuvres originales avec des outils simples comme des ciseaux, de la colle, et des techniques variées en particulier le patchwork, le tressage et le durcissement. 

A première vue, beaucoup associent les œuvres de Fatima Zohra Hajji à des peintures dans des tons bleus ou du photoréalisme. Absolument pas !  Elles sont en réalité réalisées avec de vieux jeans! Oui, si votre vieux jean dort dans votre placard,  s’il a accompagné vos aventures, marqué vos souvenirs, mais vous ne le portez plus,  cette artiste va lui offrir une seconde vie.Pour ce faire, elle découpe, coud, superpose et colle différentes pièces et nuances de jean pour créer du relief et du contraste. C’est simple, amusant et très écologique : transformer ses vieux habits en œuvres d’art abstraites et expérimentales.

Chez Fatima Zohra, la tension picturale s’exprime par l’interpénétration des formes, des couleurs vives posées. Elle simplifie ainsi les formes de ses toiles abstraites jusqu’à obtenir des coloris comme des vibrations vaporeuses et lumineuses dans une matière parfois opaque. Les plages de couleurs ne se touchent jamais complètement. Ses toiles présentent des tâches en forme de flammes puis de grandes plages de couleurs en aplats.

Et comme nombre d’expressionnistes abstraits, dans ses œuvres, la forme cède devant le contenu, celui de son inconscient. L’espace du tableau devient alors un tremblement, un souvenir, un détail, un tourbillon chromatique, une vérité mystérieuse, une fissure spirituelle, entre autres. Et l’on peut avancer que cette artiste à la démarche picturale originale accorde une haute importance à l’équilibre rythmique des couleurs qui manifeste son dynamisme d’exécution sur toile ou sur papier.

De ce procédé créatif cherchant un équilibre entre la nécessité du contrôle et le défi de l’impromptu, se dégage une grande sérénité,une zénitude. Pour elle, l’art est essentiel mais trouve surtout valeur dans l’échange entre la réalisation picturale et la réaction du récepteur. Ainsi la lecture de ses tableaux provoque, chez les passionnés d’art, un effet de lâcher-prise sur le conventionnel et qu’ils éprouvent un certain plaisir en y trouvant leurs propres références et repères d’appartenance, tout en se surprenant à y voyager librement.

Et si dans l’histoire de l’art, ce travail peut évoquer l’importance de la naissance de la perspective notamment dans le lien anthropocène -art contemporain, notre plasticienne y expérimente une notion nouvelle de la perspective par une forme d’anamorphose. La couleur y apporte de l’émotion et change la perception de l’espace. Ainsi qu’une mise en abîme de la fluidité poétique dans cette démarche pour pénétrer dans un paysage créé par l’artiste, créatrice d’un monde.

Techniquement, notre plasticienne manipule les divers ingrédients mis à sa disposition pour ainsi inscrire ses travaux dans un processus de combinaison, de mélange et surtout de up-cycling.  Ce qui implique de nouvelles relations entre composition, forme et figure. Elle exploite l’espace, dynamite la matière, explose les couleurs, installe des plans, métamorphose des supports, trace des chemins et des passages, réveille une couleur, en noie une autre, éclaire tel point et plonge tel autre dans l’obscurité. Elle recouvre ou épargne, elle froisse, écrase. C’est comme si cette artiste ne se suffisait plus de platitude mais cherche à célébrer surtout la diversité créatrice et sa liberté individuelle d’exprimer ses émotions, quelles qu’elles soient.

En coloriste, Fatima Zohra Hajji  ne néglige pas les effets de matière. Au contraire, ses œuvres abstraites contemporaines sont l’aboutissement de ses recherches, études de styles visant la définition, la jonction entre l’absence et la présence, le vide et le plein, le visible et l’invisible. Ceci se reflète sur la mise en œuvre de ses thèmes de prédilection : la femme, la nature, l’écologie…

Bref, il faut dire que face au monde tel qu’il se présente, la démarche de cette plasticienne tend vers l’apaisement, la rêverie, la culture, la nature,  notions qui échappent aux sociétés précipitées au bord du gouffre par des conflits qui les dépassent.

Ayoub Akil

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