La défaite congolaise à Doha
TRIBUNE. Les négociations de Doha ont été un rude terrain de bataille diplomatique au même titre que les guerres qui se déroulent à l’Est du pays, à la seule différence qu’à Goma et à Bunagana, les chars et canons ont été mis à contribution ( hard power) tandis qu’à Doha, c’est le pouvoir des négociations et des stratégies intellectuelles ( soft power) qui a été mis en place pour tenter de se neutraliser mutuellement. Et ce combat des gladiateurs qui s’est déroulé en plusieurs rounds, chacun a cru en tirer des dividendes mais à degrés bien différents.
En lisant attentivement la déclaration de principes de Doha, le premier couac est avant tout la nature de cette déclaration. Elle n’est qu’une déclaration de principes c’est-à-dire qu’elle met en avant juste les convictions et les principes fondamentaux qui sous-tendent une approche ou une position. Elle consiste juste à annoncer des INTENTIONS pouvant précéder des actions plus structurées ou des engagements. Elle ne lie pas encore les parties signataires comme le ferait un accord. D’où sa fragilité et sa réversibilité éventuelle.
Que gagne la partie congolaise à cette étape? Pas grand-chose. Tout bien pesé, le pouvoir congolais s’est renié à Doha par rapport à ses premières exigences de ne JAMAIS mais alors JAMAIS rencontrer dans un tête-à-tête les rebelles M23/AFC. Ce fameux « JAMAIS » martelé à longueur des journées dans des médias publics confronté tout récemment à son opposé de Doha décrédibilise le pouvoir qui est forcé de se dédire, faute d’une armée structurée et équipée pour imposer de l’ordre et de la sécurité sur son territoire.
Par contre, tout connaisseur des arcanes de la guerre de l’Est voit, derrière la déclaration de Doha, les victoires arrachées par l’AFC/M23, notamment :
1. L’AFC/M23 qui est reconnue comme « Partie prenante à la crise » face au régime de Kinshasa ;
2. L’AFC/M23 qui cesse d’être considérée comme supplétive du Rwanda et du coup il n’ a plus de raison d’accuser encore le Rwanda comme pays agresseur du Congo. On conforte la thèse d’après laquelle le conflit congolais qui se solde par la mort des millions des victimes congolaises est une affaire CONGOLO-CONGOLAISE
3. Ceci dit, contrairement aux dispositions du protocole 1173 et au processus de Nairobi, L’AFC/M23 ne sent plus nullement contrainte à un quelconque retrait du territoire conquis ;
4. Et c’est ici où les bâts blessent car la RDC et le Rwanda se font deux lectures très différentes de cet accord des principes.
Contrairement aux déclarations du porte-parole du gouvernement congolais, Kigali dénonce une “désinformation flagrante” de Kinshasa. Le Rwanda dénonce une manipulation des faits par le gouvernement congolais au sujet du processus de retrait du M23. Dans un tweet ferme ce dimanche , le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a accusé le porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya, de « désinformation flagrante du public ».
En cause : des propos tenus par Muyaya lors d’une émission sur Top Congo FM, affirmant que le retrait des M23 s’inscrirait dans le même esprit que le Mécanisme conjoint de coordination de la sécurité (JSCM), prévu par l’Accord de Washington signé le 27 juin 2025.
« Le JSCM est un mécanisme exclusivement bilatéral entre la RDC et le Rwanda. Il ne concerne que la neutralisation des FDLR et la levée des mesures défensives du Rwanda. L’AFC/M23 n’y est nullement impliquée », a réagi le chef de la diplomatie rwandaise.
Il rappelle que la question du M23 est traitée séparément, dans le cadre du dialogue prévu par la Déclaration de Principes de Doha. Cette feuille de route mise en place grâce à la médiation qatarie prévoit de « s’attaquer aux causes profondes du conflit » pour permettre un « règlement efficace » du dossier M23, une fois l’autorité de l’État rétablie.
Kigali accuse ainsi Kinshasa de brouiller volontairement les lignes entre deux cadres distincts : le mécanisme de sécurité bilatéral d’une part, et le processus politique avec le M23 d’autre part.
QUE CONCLURE ???
Deux observations à faire :
1) La véritable brouille post-Doha vient de la stratégie de Kigali très acculé il y a un mois et qui est en train de se redresser en se servant de ces négociations de Doha comme une bouée de sauvetage pour faire avancer ses pions, pour tenter de se dédouaner de ses responsabilités dans les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en RDC. Subtilement et avec un grand tact politique, Kigali est en train de se libérer des contraintes du protocole de Nairobi et de Luanda qui étaient en faveur de la partie congolaise.
2) Je suis avec une grande attention les arrestations successives des proches du président et j’espère vraiment que ce n’est pas le fruit d’une manipulation orchestrée par les ennemis de la République pour mieux isoler le président congolais avant de lui assigner le coup fatal.
Depuis le début de cette saga diplomatique, je n’ai aucune confiance à la bonne foi de Washington qui semble jouer le jeu du Rwanda. Cet acharnement de la Maison Blanche sur les proches du président congolais, tout en épargnant ceux qui orchestrent réellement ces scénarios sombres, constitue en soi tout un message diplomatique à déchiffrer avant la signature de l’Accord RDC-RWANDA, avant que la partie congolaise n’y aille la corde au cou.
Par Germain Nzinga

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