
Si le général Charles de Gaulle n’avait pas démissionné, les Français lui auraient demandé de rester longtemps. (Denis Sassou Nguesso)
PAGE D’HISTOIRE. Dans une interview accordée à un média français, le président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, répondant à une question sur la longévité de son pouvoir, déclara que si le général Charles de Gaulle n’avait pas démissionné, les Français lui auraient demandé de rester longtemps.
À cette affirmation peut être associée une réflexion plus universelle : « À l’épreuve de l’éternité, seule demeure la qualité du service rendu. ». Ces deux phrases, mises en parallèle, permettent d’ouvrir une analyse comparative approfondie sur la nature du pouvoir, sa durée, sa légitimité et la manière dont l’Histoire juge les dirigeants.
La longévité : symbole de stabilité ou signe d’enracinement ?
La longévité au pouvoir fascine. Elle peut apparaître comme un gage de stabilité, d’expérience et de continuité. Mais elle peut aussi susciter des interrogations sur le renouvellement démocratique et la vitalité institutionnelle. Charles de Gaulle est une figure fondatrice de la France moderne. Chef de la France libre durant la Seconde Guerre mondiale, artisan de la souveraineté nationale restaurée, il revient au pouvoir en 1958 dans un contexte de crise profonde liée à la guerre d’Algérie et à l’instabilité gouvernementale de la IVe République. Il fonde la Ve République, dotée d’institutions solides et d’un exécutif fort. Son autorité repose sur une légitimité historique et populaire. Pourtant, en 1969, après l’échec d’un référendum portant sur la réforme du Sénat et la régionalisation, il démissionne immédiatement. Il avait annoncé que le rejet de sa réforme entraînerait son départ. Fidèle à sa parole, il quitte le pouvoir.
À l’inverse, Denis Sassou Nguesso incarne une continuité politique exceptionnelle en Afrique centrale. Son parcours est marqué par plusieurs décennies d’exercice du pouvoir, avec une interruption dans les années 1990 suivie d’un retour à la tête de l’État. Son maintien s’inscrit dans un contexte institutionnel où les révisions constitutionnelles ont permis l’extension ou le renouvellement des mandats. La comparaison révèle ainsi deux logiques distinctes : Une longévité volontairement interrompue au nom du principe démocratique (De Gaulle); Une longévité consolidée par l’adaptation des règles constitutionnelles (Sassou Nguesso).
Le rapport personnel au pouvoir
Au-delà des institutions, la question centrale est celle du rapport intime du dirigeant au pouvoir.
Pour De Gaulle, le pouvoir était une mission historique. Il se percevait comme l’incarnation d’un destin national à un moment critique. Une fois la mission accomplie — stabilisation des institutions, indépendance de l’Algérie, redéfinition du rôle international de la France — son maintien dépendait explicitement de la confiance populaire. Son départ en 1969 constitue un acte politique fort : il accepte le verdict du suffrage universel. Cette décision contribue paradoxalement à renforcer sa stature historique. Il ne s’accroche pas ; il s’efface. Dans le cas de Denis Sassou Nguesso, le pouvoir apparaît davantage comme un instrument de continuité étatique. Dans un pays ayant connu des tensions politiques et des conflits, la stabilité peut être présentée comme un argument central de légitimation. Le maintien au sommet de l’État peut alors être perçu comme une garantie de cohésion nationale. Cependant, cette continuité soulève inévitablement la question du pluralisme politique et de l’alternance. Là où De Gaulle a fait du référendum un mécanisme de validation ou de révocation personnelle, le système congolais a évolué par des ajustements constitutionnels permettant la reconduction du président en exercice. La différence tient donc moins à la durée brute qu’à la philosophie du pouvoir.
Institutions, référendums et culture politique
Les deux trajectoires s’inscrivent dans des contextes historiques et culturels profondément différents.
En France, la tradition républicaine, malgré ses crises, s’est consolidée autour d’un principe d’alternance et de limitation implicite du pouvoir personnel. La démission de De Gaulle s’inscrit dans cette culture politique où la responsabilité devant le peuple est primordiale.
En République du Congo, l’histoire politique post-indépendance est marquée par des périodes de parti unique, de transitions conflictuelles et de recompositions institutionnelles. La consolidation de l’État a souvent été priorisée face aux défis sécuritaires et économiques. Comparer les deux dirigeants nécessite donc de prendre en compte ces contextes distincts. Il ne s’agit pas de transposer mécaniquement un modèle sur l’autre, mais d’observer comment chacun a exercé son autorité dans son environnement spécifique.
Le développement et le « service rendu »
La seconde phrase — « À l’épreuve de l’éternité, seule demeure la qualité du service rendu » — introduit la dimension la plus décisive : celle des résultats. De Gaulle laisse derrière lui des institutions toujours en vigueur, une diplomatie indépendante, une vision stratégique de la souveraineté nationale. Son héritage est institutionnel, symbolique et géopolitique.
Pour Denis Sassou Nguesso, l’évaluation historique portera principalement sur : Le développement économique du Congo, La gestion des ressources naturelles, L’amélioration des infrastructures, La stabilité politique, Le bien-être des populations. L’Histoire est exigeante. Elle dépasse les justifications immédiates. Elle juge sur la durée et sur l’impact concret. Un dirigeant peut gouverner longtemps sans laisser d’empreinte profonde. À l’inverse, un dirigeant peut gouverner moins longtemps et transformer durablement son pays.
La longévité face à l’éternité
La déclaration de Denis Sassou Nguesso suggère que De Gaulle aurait pu rester au pouvoir si le peuple l’avait souhaité. Cette hypothèse est plausible. Mais le fait historique demeure : De Gaulle a choisi de partir lorsque le peuple a exprimé son refus. Ce geste constitue peut-être la clé de son héritage. Il illustre une conception du pouvoir où la légitimité n’est jamais acquise définitivement.
À l’épreuve de l’éternité, la mémoire collective retient moins la durée que la portée des actes. Elle retient la capacité à construire, à réformer, à unir — mais aussi la capacité à respecter les règles du jeu démocratique.
Conclusion : l’Histoire comme arbitre suprême
Comparer Charles de Gaulle et Denis Sassou Nguesso à travers ces deux phrases, c’est interroger la nature du leadership politique. Est-ce la durée qui consacre un dirigeant ? Ou est-ce la trace laissée dans les institutions, l’économie et la conscience nationale ? La longévité peut être un atout. Elle peut aussi devenir un sujet de débat. Mais l’éternité politique, elle, ne se décrète pas. Elle se construit. Et au final, au-delà des discours et des justifications, l’Histoire ne retient qu’une chose : la qualité du service rendu au peuple.
Par Serge Armand Zanzala
Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika
Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika



