Haïti. L’œuvre de Rose-Margarette Milcé Bien-Aimé : un assaisonnement nouveau pour l’esprit

La peinture de la plasticienne haïtienne Rose-Margarette Milcé Bien-Aimé est une peinture d’offrande, une peinture spirituelle où tout est silence et sérénité. Aucun bruit, aucune interférence, une harmonie totale, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. Dans l’univers pictural de cette artiste-peintre, qui vit et travaille à Port-au-Prince, la capitale et la ville plus peuplée d’Haïti, cette approche esthétique devient un rituel et un acte de représentation. L’espace du tableau devient alors un tremblement, un souvenir, un détail, un tourbillon chromatique, une vérité mystérieuse, une fissure spirituelle, entre autres.

Il y a dans la peinture de Rose-Margaretteune absence de concession, une recherche d’un monde personnel, d’une harmonie qui semble naître de sentiments. Ses œuvres abstraites contemporaines sont l’aboutissement de ses recherches, études de styles visant la définition, la jonction entre l’absence et la présence, le vide et le plein, le visible et l’invisible. Que ce soit à l’aquarelle ou à l’acrylique, cette artiste, lauréate de l’Institut d’études et de recherches africaines d’Haïti (IERAH) de l’Université d’État d’Haïti et du Centre communautaire de loisirs, Sherbrooke INC, peint des mouvements, lumières, formes suggérées qui s’accordent dans ses tableaux, au point, parfois, de tutoyer l’abstraction.

Peindre c’est d’abord un plaisir qui lui permet de communiquer aux autres sa vision, d’amener l’invisible au visible, de mettre le point sur l’irréel et le réel, c’est aussi la possibilité de transmettre la poésie de la vie en les faisant sortir de la guerre duelle. Ses toiles se construisent sans idée préconçue. Elles résultent de l’inspiration du moment. Une fois finies, elle y pose un regard aussi pénétrant que contemplatif. Elle est dans le plaisir de l’accouchement et elle s’émerveille de chaque nouveau bébé.

Décidément, dans ses œuvres, Rose-Margarette travaille des nuances de couleurs afin que celles-ci ne deviennent pas des acteurs au sens dramatique.  Elle a même cherché à détruire l’espace au sens traditionnel et à construire dans une nouvelle plastique indépendante de référence déjà vue. Riches et diversifiées, ses œuvres se prononcent comme des poèmes visuels aux dimensions lyriques en constante expansion. Nourris de sa propre expérience de la vie, ses travaux sont à la fois métaphoriques, symboliques, poétiques et philosophiques. Ils sont une ode à la vie.

En coloriste, elle ne néglige pas les effets de matière. Pour elle, l’abstraction dans la peinture artistique est la recherche de la paix, une joie interne d’une tranquillité de cette paix.Après tout, un peu de charlatanerie est toujours permis au génie, et même ne lui messied pas. C’est, comme le fard sur les pommettes d’une femme naturellement belle, un assaisonnement nouveau pour l’esprit. Elle nous fait ainsi découvrir quel labeur exige cet objet de luxe qu’on nomme peinture. Le but étant d’arriver à bon équilibre du mixage des différentes techniques employées.

Sa superbe peinture, de caractère universel, n’est que le point de départ d’une errance dans laquelle cette artiste nous entraîne avec elle. Le regard vacille sans cesse, émerveillé entre ses toiles où chacune, d’une seconde à l’autre, suscite une vision nouvelle.Ainsi se révèle-t-elle multiple, polymorphe, créatrice d’un univers pictural authentique, comme toutes les grandes œuvres qui, qu’elles soient dramatiques, symphoniques, poétiques ou littéraires, sont si riches que l’on peut soi-même les déchiffrer et les interpréter de façons diverses.

Et si la diversité est le propre de la nature humaine, Rose- Margarette, elle, jongle avec les différentes techniques mises à sa disposition. L’artiste haïtienne bouscule, malmène et renverse le sens commun des choses pour arriver à leur signification profonde. Ce qui explique sa ferme volonté de ne jamais s’en tenir des explications superficielles et d’aller plutôt au- delà des vues conventionnelles vers des réalités intérieures. Qu’on le veuille ou non, bien qu’elle soit toujours dans la recherche et l’expérimentation, elle reste fidèle à son vocabulaire formel et chromatique. L’espoir existe donc, en dépit de tout, au sein de la plus obscure des nuits. C’est normal : l’art n’exorcise-t-il pas, ne conjure-t-il pas les démons, ne sauve-t-il pas la plasticienne en lui permettant de recréer la Création après l’avoir décréée, et la «décréation» n’est-elle pas l’un des exercices majeurs des hautes traditions spirituelles ? Mais ce n’est pas, en tout cas, pour cette artiste- peintre, l’espoir d’une évasion de la peinture. Car comme le poète n’habite pas une terre mais une langue, Rose-Margarette, elle, n’habite pas le monde mais la peinture. C’est la seule mère-patrie dont personne ne peut l’expulser. La peinture est son Haïti inaliénable, son paradis retrouvé.

La contemplation de ses œuvres éveille en nous des sensations visuelles, mais aussi et au-delà, des ondes sensitives, sensuelles, salées, sucrées ou épicées. Un frisson, la chair de poule, une douce chaleur. Ainsi, la résonance de l’âme conduit à la sensibilité et statue que l’harmonie des couleurs repose uniquement sur l’entrée en contact avec l’âme humaine et que cette base constitue le principe de la nécessité intérieure : la spiritualité.

Mais au-delà des mots, ce qui reste de cette approche, c’est le plaisir évident de peindre, de suggérer des émotions et des sentiments, au fil desquels se profilent une histoire, une expérience parvenue à maturité, dont on saisira le sens plénier en sachant faire le silence en soi.

Ayoub Akil

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