
LIVRES. Voici un roman, plutôt un récit-témoignage qui donne une autre dimension à la littérature congolaise car étant le miroir de la vie du narrateur (instance abstrait) que l’on peut superposer sur celui de son auteur (instance concret).
Le lecteur découvre un récit qui se fonde sur des réalités socio-économique et même politique d’un Congo que l’auteur nous rapporte sans les déformer dans son historicité. Un roman dont la dimension référentielle se fonde sur les souvenirs du héros-narrateur, de l’enfance à l’âge adulte. Du Congo en France, telle sera la longue route que va tracer le destin du héros.
Des réalités sociohistoriques au service de Longue est ma route
Nombreux sont les écrivains qui se cachent derrière le rideau de la fiction pour révéler les réalités sociohistoriques de leur pays. Avec Paterne Ngoulou, se reflète le miroir de son Congo natal avec toutes ses réalités socio-sociétales. Aussi, ce récit apparait comme une mine indéniable pour ceux qui étudient la sociologie africaine et congolaise en particulier. Longue est ma route, un roman à multiples tiroirs dans lesquels se dégagent quelques réalités congolaises, parfois avec un pleurer-rire dont seul l’auteur semble avoir le secret. Et les séjours du héros-narrateur au village et à Pointe-Noire apparaissent comme des souvenirs d’enfance qui le rattrapent à Brazzaville et à Paris.
Du village Komono à Pointe Noire : une enfance en famille
A six ans, le héros perd sa mère ; aussi, nous plonge-t-il dans la réalité congolaise à travers la description des obsèques de cette dernière : « Les femmes de mon ethnie sont inépuisables et inégalables lorsqu’il s’agit de pleurer leurs morts » (p.57). Komono, c’est aussi le village qui nous livre le personnage de son grand-père, vaillant patriote de ce village qui a participé à la construction du chemin de fer. Et le héros de nous apprendre qu’il est fils d’enseignants : « Mes parents étaient tous les deux enseignants, et nous allons dans la même école dans laquelle ils officiaient » (p.72). C’est au cours de ce séjour à Komono qu’il sera marqué par la bonne ambiance de ce terroir avec la rencontre de Billy Ngomo, Fortuné Mikolo, Landry Hitachi qui vont « émerveiller » son destin de jeune enfant. Et, au cœur de la famille élargie, le héros nous rappelle un souvenir qui serait particulier pour lui : « Quelquefois, nous allons, mes cousins, ya Eddy, ya Djo, ya Harley Tafuya, ainsi que mes jeunes oncles, cousins à ma mère, tonton La Bolo et tonton Gamouzou accompagner la grand-mère, pour le désherbage des champs d’arachides et de maniocs » (p.74). Le héros quitte enfin le village de ses ancêtres en camion pour atteindre la ville de Loudima, puis par train pour la destination de Pointe-Noire.
Pointe-Noire : la ville lumière
Intégré dans sa nouvelle famille sans difficultés, il est émerveillé par l’ambiance sociale et les lumières de Pointe-Noire. Aussi, nous rappelle-t-il une des dimensions référentielles de cette ville : « Je me contente d’observer l’atmosphère et la beauté de la ville. A cette heure, les grands lampadaires qui bordent l’avenue Marien Ngouabi et le boulevard du général De gaulle sont presque tous allumés » (p.92). Et c’est dans cette ville que l’auteur nous rappelle, par l’intermédiaire de son héros, un autre pan du référentiel congolais : le drame de Mvoungouti : « Une semaine plus tard, nous apprenions par la radio qu’un accident venait de se produire (…). Une centaine de personnes avaient été tuées dans ce qui restera à ce jour la catastrophe ferroviaire la plus meurtrière de l’histoire de notre pays » (p.93).
Brazzaville, Kinshasa : au cœur des études universitaires du héros avant de viser Paris
Après ses études primaires et secondaires à Pointe-Noire, le héros prend la direction de Brazzaville pour l’université. Mais son oncle, diplomate à Kinshasa, préfère qu’il suive ses études supérieures à ses côtés. Dans quatre paragraphes (pp.95-157), l’auteur nous promène dans les deux capitales les plus rapprochées du monde ; s’y découvrent presque tous leurs problèmes de société qui s’appellent les uns les autres car formant un même peuple. Et dans quatre segments narratifs, le héros invite le lecteur à découvrir Kinshasa et Brazzaville intramuros. Le bref séjour sur la rive gauche du fleuve donne un autre regard sur le quotidien différent de celui de Brazzaville auquel il est habitué. En compagnie de son cousin Mat-John, résidant à Kinshasa il y a belle lurette, il se confronte à une spécificité du transport commun qui l’étonne : « C’est la gare routière, ils attendent des bus, me dit mat-John. C’est un calvaire. Des gens grimpent autour de la tôlerie de l’automobile, elle-même presque rouillée, pour espérer atteindre au moins la fenêtre. La portière ne peut même plus se refermer, tellement le véhicule est bondé » (p.99). De retour à Brazzaville, le héros se décide de s’inscrire à l’université Marien Ngouabi ; aussi est-il reçu par un certain Obemba, le cadet d’un ami de son frère, l’appartement de ce dernier ne pouvant le loger convenablement. Par l’intermédiaire de ce dernier, il fera la connaissance de deux personnages qui vont le marquer : la jeune Tchiyala orientée vers le sexe et Fabo, adepte d’une église de réveil. Après un cursus universitaire, il peut enfin envisager la poursuite de ses études en Europe : « Je viens de recevoir la confirmation. Mon test de sélection pour rejoindre l’Europe a marché » (p.156)
Longue a été la route jusqu’à Paris
Arrivé à Paris, notre héros se confronte à l’indifférence de certains parents venus dans cette ville mythique depuis longtemps ; certains d’eux que l’on appelle affectueusement par le sobriquet de « Parisiens » au pays, même s’ils vivent dans d‘autres départements de l’Hexagone. Aussi, la rencontre de son cousin Ngolo venu le chercher à la gare du Nord lui donne une autre image malsaine de la vie en France quand ils arrivent au domicile de ce dernier : « Assis sur le canapé du séjour, j’entends s’engager une dispute dans la chambre entre le cousin Ngolo et sa conjointe (…). Très vite je saurai que la conversation tourne autour de moi. Je ne suis pas le bienvenu » (p.170). Et longue sera encore sa route dans Paris avec ses réalités sociales qui le font revenir l’image de son père avec une pensée d’un grand écrivain français : « Ceux qui luttent sont qui vivent » (p.176). Et le héros pourrait crier : « Paris, à nous deux ! » pour consolider le destin de sa longue route.
Du style : quelques pleurer-rire qui font penser à Emmanuel Dongala
Longue est ma route provoque des « éclats de rire » à travers quelques situations burlesques décrites par l’auteur, dont le langagier fait penser à celui de Dongala dans Jazz et vin de palme et Les Petits Garçons naissent aussi dans les étoiles. Des situations amusantes et drôles comme celle d’une femme en pleurs qui s’est trompée de veillée : –« Excusez-moi, on dirait que ce n’est pas ici la veillée de tonton Toskany ? -C’est notre mère du quartier qui est morte, pas un tonton. Si tu veux pleurer des tontons, il y en a un qui est mort il y a deux jours, et c’est de l’autre côté du quartier » (p.59). Au comique de situation, nous avons aussi un comique du langage militaire avec les histoires rocambolesques de Belmondo et du vieux Moukouyou pendant leur voyage en train. Voici comment un soldat interpelle un fraudeur : « -Ho ! Toi-là ! Toi qui coupes les rails-là. (…) Puis tu dis quoi ? Un soldat parle et toi tu rembourses ? Tu vas vivre à PSP [Poste de Sécurité Publique], malfrat ! » (p.90). Le burlesque chez Paterne Ngoulou se remarque aussi quand le narrateur-héros tourne en dérision les églises de réveil en mettant en relief la stupidité de leurs prédicateurs. Ici, le pasteur qui prétend « lire » l’avenir de ses adeptes va tomber dans le piége du héros (pp.153-154).
Pour conclure
Longue est ma route peut être cité parmi les romans congolais dont la dimension référentielle est incontestable. Il donne matière à ceux qui s’intéressent à la sociologie du Congo et apparait comme une autobiographie qui respecte les réalités congolaises qui s’y découvrent. Roman ou récit ? Le terme « récit » serait mieux approprié dans la mesure où la fiction peine à se réveiller dans les réalités sociales et sociétales congolaises que nous livre cet ouvrage de Paterne Ngoulou.
Noël Kodia-Ramata
Docteur en littérature française de l’Université de Paris IV Sorbonne, il a enseigné les littératures française, congolaise et francophone à l’Ecole Normale Supérieure de Brazzaville. Essayiste, romancier, poète et critique littéraire, il est l’auteur du premier Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises dans le domaine du roman.



