
TÉMOIGNAGE D’UN ÉCRIVAIN POUR UN HOMME POLITIQUE
Un souvenir inoubliable d’élève : Comment suis-je devenu poète ? Un souvenir qui me revient, chaque fois que je termine un texte. Un souvenir qui date des années 70 de mon passage au lycée Savorgnan de Brazza au moment où je vivais encore dans mon Ouenzé natal.
Nous sommes dans un lycée où tous les professeurs sont presque de nationalité française. Je suis en classe de Seconde C où sont à l’honneur les matières scientifiques comme les mathématiques, la physique, la chimie et la biologie appelée aujourd’hui SVT (Sciences de la Vie et de le Terre). Et j’ai un frère en classe de Terminale A (classe qui met en valeur les sciences humaines comme la philosophie, l’histoire et la géographie, les langues vivantes tels l’anglais, l’espagnol et le russe, la littérature…) ; ce frère, un grand dandy de l’époque liant agréablement l’amour de l’école à celui de la vie mondaine de Brazzaville en général et du quartier cosmopolite de Poto-Poto en particulier. Nous habitions le même arrondissement : moi dans la rue Mboko, et lui à quelques encablures de mon domicile, plus précisément dans la rue Impfondo, cette rue qui deviendra plus tard l’avenue Lénine pour des raisons politiques. Dans ma classe, notre professeur de Français nous avait donné comme devoir à faire, un commentaire composé sur un poème de Ronsard. Je commence mon devoir en me posant mille questions si je suis vraiment sur la bonne voie. Pas sûr de ce que je suis en train de faire, je me décide d’aller dans la rue Impfondo, voir mon frère que j’ai toujours admiré comme bon élève depuis le collège, le CEG d’application jusqu’au lycée Savorgnan de Brazza où il s’est fait marquer par presque tous ses professeurs qui l’ont eu comme élève. Il m’a étonné par son cursus scolaire atypique au lycée : admis en classe de Seconde C après son admission au Brevet d’Études Moyennes Générales (B.E.M.G), il passe en suite en classe de Première D avant de quitter le lycée en 137 classe de Terminale A après avoir décroché son BAC « du coup », comme on aimait le dire à notre époque. Il poursuivra ses études supérieures en URSS, actuelle Russie. Mais revenons plutôt à mon devoir de commentaire composé sur le poème de Ronsard. La veille du jour qu’il fallait remettre le devoir à notre professeur, je vais demander à mon frère de me donner quelques idées pour parfaire mon devoir car le texte de Ronsard me paraissait un peu difficile et ambigu à exploiter, surtout que le langage poétique me paraissait toujours énigmatique en ce temps-là. Arrivé chez lui, mon frère se préparait pour sa sortie vespérale qui devait l’emmener vers l’ambiance juvénile de Poto-Poto. Je commence à lui expliquer pourquoi je suis venu le voir. Mais tout de suite il comprend la raison de ma visite inopinée chez lui en s’apercevant que j’ai dans mes mains, un cahier et le Lagarde et Michard du XVIe siècle. Il me demande de lire mon poème à haute voix tout en jetant un coup d’œil sur sa montre bracelet. J’exécute. Il écoute et me demande de le relire. Il écoute de nouveau tout en nouant sa cravate après avoir ciré ses Pierre Cardin et me demande de prendre des notes qui me serviraient de construire mon commentaire composé. Tout s’est passé en quinze minutes. « Speece ! Je pense qu’avec ça, tu pourras faire un bon devoir », me lançe-t-il. (Speece était mon petit surnom au lycée). De retour chez moi, je travaille mon devoir sans conviction car je pouvais comprendre comment mon frère pouvait il s’imprégner de ce poème en un laps de temps tout en nouant sa cravate. Je suis surprise quelques jours à la remise de nos devoirs par le professeur ; j’avais obtenu, et cela pour la première fois, la note de 14/20 et je me rappelle toujours cette appréciation de mon professeur : « M. Kodia, bon plan du commentaire et bonne exploitation des émotions de Ronsard devant sa mort prochaine ; émotions que seuls les poètes peuvent avoir le courage de décrire ». Depuis ce jour-là, j’ai commencé à aimer la poésie qui m’a poussé même à terminer mon cycle du lycée par la série littéraire avec des figures emblématiques dans le domaine des Lettres comme Emile Tambaud, Matondo Kubu Turé et Alfoncine Nyelenga Bouya, pour ne citer que ces trois compagnons de classe de l’époque. Un autre souvenir inoubliable des années 70 : mon frère aimait, comme moi, la musique de l’African Fiesta avec son idole, mon idole, notre idole Rochereau Tabu Ley ; Je ne sais pas s’il se rappelle encore ses exhibitions au « Mess des Sous-officiers », un lieu d’agrément des militaires, pendant un concert nocturne de notre orchestre préféré avec des chansons sentimentales telles Hortense, Mocrano, Mon mari est capable, Pic Nic Ya N’sele, Christine et Gipsy pour ne citer que celles-là. Chaque fois que j’écoute ces mélodies poétiques, je ne cesse de penser à lui, dansant sous le regard des étoiles d’après-minuit. 138 Comme c’était beau cette époque inoubliable pour les jeunes dandys que nous étions ! Et ce frère, qui m’a fait aimer la littérature, n’est autre que Isidore Mvouba qui, au lycée, prendra le surnom de Osdet, un professeur français qui l’appréciait dans son travail en classe, un professeur qu’il admirait et qui l’admirait dans le vestimentaire. Surnom qu’il va immortaliser à sa manière plusieurs années plus tard. Aussi, dirai-je que je suis devenu écrivain à partir de cet amour pour la poésie déclenché par mon commentaire composé du sonnet de Ronsard intitulé « Je n’ai plus que les os », un travail réussi grâce à la contribution de mon frère Isidore Mvouba, devenu un grand homme politique de notre génération, un homme à qui je ne cesse de rendre hommage quand « mon cœur, ma plume et ma muse s’amusent » comme le dirait Pierre Ntsemou, un illustre poète congolaisde la nouvelle génération dans Mon coeur.ma plume et ma muse s’amusent, éditions Pulibook, Poésie, 2019.
Noël Kodia-Ramata
Extrait de La Poésie congolaise en mouvement : Analyse de 20 auteurs, éditions Langlois Cécile, Paris, 2022, (pp.193-197)