La démocratie a-t-elle vraiment échoué en Afrique ?

PARLONS-EN. Ce que l’on présente souvent comme des oppositions naturelles repose en réalité sur une construction idéologique soigneusement entretenue. L’Occident a réussi à opposer des notions qui ne relèvent pas du même registre. On a mis la démocratie face au communisme, et la dictature face au capitalisme, comme si ces concepts formaient des couples équivalents. Or ils ne parlent pas de la même chose. La démocratie et la dictature concernent la manière dont le pouvoir est exercé. Le capitalisme et le communisme concernent la manière dont les richesses sont produites et réparties. Confondre ces deux niveaux est un choix politique qui brouille volontairement la compréhension.

Cette confusion n’est pas innocente. Le capitalisme ne s’est pas introduit en Afrique comme un choix souverain des peuples. Il s’est imposé par la violence de la conquête, dans une logique d’extraction et d’accumulation qui n’a jamais cessé de se perfectionner. Nos terres, nos ressources, nos corps mêmes ont été intégrés de force dans un système dont la finalité première était l’enrichissement d’autres sociétés, au prix de l’appauvrissement structurel des nôtres.

Face à cela, les luttes pour l’indépendance ont porté en elles une aspiration qui dépassait le simple transfert de souveraineté formelle. Elles visaient aussi la réappropriation des richesses, la fin de l’exploitation, la redistribution au service d’un projet de société. C’est dans ce contexte que des modèles inspirés du socialisme ou du marxisme ont trouvé un écho profond et sincère, non par mimétisme idéologique, mais parce qu’ils offraient un langage pour penser la justice et la fin de l’exploitation dans des termes qui correspondaient à l’expérience africaine de la dépossession.

Mais très tôt, ces trajectoires ont été brisées. Les dirigeants qui portaient ces visions ont été renversés, éliminés ou marginalisés, remplacés par des élites dont la fonction réelle était de maintenir l’ordre économique hérité de la colonisation et de le rendre praticable pour les capitaux extérieurs, en s’appuyant sur des réseaux d’influence, des interventions dissimulées, et une redéfinition progressive du discours politique global.

C’est précisément là que la démocratie a été instrumentalisée. Les États-Unis et ses alliés européens ont soutenu pendant des décennies des régimes parmi les plus autoritaires de la planète, des monarchies héréditaires, des juntes militaires, des présidents à vie, les ont armés, financés, défendus dans les instances internationales. Et dans le même temps, ils brandissaient la démocratie comme l’horizon moral de l’humanité au nom duquel ils se donnaient le droit d’intervenir et de déstabiliser d’autres gouvernements. La règle réelle était simple : ce qui comptait, ce n’était pas la nature du régime, mais sa disponibilité économique. Un régime autoritaire qui ouvrait ses marchés était un allié fréquentable. Un gouvernement élu qui tentait de reprendre le contrôle de ses ressources devenait une menace, et l’étiquette de dictature lui était collée dessus pour rendre son renversement moralement présentable.

Face à ce constat, je veux être précise, parce que la clarté sur ce point engage une position intellectuelle. Je préfère la démocratie. Non par révérence pour l’Occident qui en a fait un étendard aussi souvent brandi que trahi, mais pour une raison structurelle. La démocratie ne vaut pas parce qu’elle produit toujours de bons gouvernements. Elle vaut parce qu’elle contient en elle-même les instruments de sa propre correction. Elle est le seul cadre politique dans lequel un peuple peut, sans verser de sang et sans attendre que le chef meure, dire collectivement : nous voulons quelqu’un d’autre, nous voulons autre chose. Ce n’est pas un luxe réservé aux sociétés riches. C’est la condition la plus élémentaire de la souveraineté populaire.

Aucun régime autoritaire, aussi bienveillant qu’il se prétende, ne peut offrir cette garantie. La bienveillance d’un chef n’est pas inscrite dans une loi ni dans une institution que ses successeurs seraient obligés d’honorer. Elle est inscrite en lui, dans sa personne. Et les personnes changent, se corrompent, perdent le sens des réalités que vivent ceux qu’elles gouvernent. Quand cela arrive dans une dictature, il n’existe aucun mécanisme pour corriger la trajectoire. Les populations se retrouvent seules face au pouvoir, sans recours légal, sans contre-pouvoir, sans voix.

Reconnaître qu’un régime autoritaire peut produire certains résultats sociaux positifs est une observation que l’honnêteté intellectuelle impose de faire. Mais elle doit immédiatement appeler deux questions. La première : ces résultats auraient-ils été impossibles dans un cadre démocratique ? Rien ne le démontre. La deuxième : à quel prix ont-ils été obtenus, et qui a payé ce prix sans jamais avoir été consulté ? Car ce qui définit la dictature, ce n’est pas uniquement l’absence d’élections. C’est l’impossibilité structurelle pour les populations d’influencer les décisions qui les concernent et de se protéger contre les abus d’un pouvoir qui n’a de comptes à rendre à personne.

Il faut également refuser le discours qui prétend que la démocratie serait culturellement inadaptée à l’Afrique, comme si ses peuples étaient incapables de se gouverner sans un homme fort. Ce qui a échoué dans de nombreux pays africains, ce n’est pas la démocratie : c’est sa simulation. Des constitutions ont été rédigées, des élections organisées, sans que le pouvoir ne cesse d’être concentré entre les mains d’un individu qui n’avait aucune intention de le partager. Une élection dont l’issue est connue d’avance n’est pas un exercice démocratique. C’est une mise en scène destinée à produire une légitimité de façade à usage international.

Les faits résistent à toutes les manipulations discursives. Le Botswana, depuis son indépendance en 1966, a maintenu des alternances pacifiques et des institutions qui fonctionnent, et affiche aujourd’hui l’un des revenus par habitant les plus élevés d’Afrique subsaharienne. La Namibie a construit depuis 1990 une presse libre, une justice relativement indépendante, et figure parmi les pays les mieux classés du continent en matière de libertés civiles. Le Cap-Vert, sans ressources naturelles spectaculaires, présente des indicateurs de développement humain que des pays bien plus riches en pétrole ne parviennent pas à atteindre.

À l’inverse, au Togo, la famille Gnassingbé gouverne depuis 1967, d’abord le père pendant trente-huit ans, puis le fils qui lui a succédé comme on hérite d’un domaine privé, pendant que le pays stagne en bas des classements mondiaux de développement humain. Au Cameroun, Paul Biya dirige sans interruption depuis 1982, pendant que son pays, pourtant doté de ressources considérables, voit sa population s’appauvrir et ses institutions se vider de toute substance. Au Gabon, la famille Bongo a tenu le pouvoir pendant plus de cinquante ans, accumulant une fortune obscène pendant que la majorité de la population vivait sans accès fiable à l’eau ou aux soins, dans un pays exportateur de pétrole. Ces trois pays ont tous organisé des élections, produit des constitutions, autorisé des partis d’opposition. Et dans les trois cas, le résultat a toujours été le même.

La tendance est suffisamment claire pour ne pas être mise sur le compte du hasard. Les pays où la gouvernance démocratique a pu s’ancrer dans la durée sont aussi ceux qui offrent à leurs populations les meilleures conditions de vie. Les contextes les plus marqués par la pauvreté extrême et l’effondrement institutionnel correspondent, dans leur grande majorité, à des régimes où le pouvoir n’a jamais été soumis à la sanction populaire.

Il existe un piège symétrique dans lequel nous ne pouvons pas nous permettre de tomber. Le premier côté, nous l’avons décrit : celui de l’impérialisme qui instrumentalise la démocratie pour servir ses intérêts. Mais il existe un second côté, tout aussi dangereux, celui qui consiste à rejeter la démocratie elle-même au motif que ses promoteurs les plus visibles l’ont trahie. Ce serait offrir à nos oppresseurs une victoire qu’ils n’ont pas méritée par les armes : celle de nous avoir convaincus, par leurs propres manquements, que la gouvernance participative n’est pas pour nous.

Or la démocratie n’appartient pas à l’Occident. Affirmer qu’elle serait inatteignable en Afrique, c’est effacer délibérément des siècles de gouvernance participative qui existaient sur ce continent bien avant la colonisation. Les sociétés africaines précoloniales ont développé des formes sophistiquées de délibération collective, de limitation du pouvoir, de responsabilité des chefs devant leurs communautés, et de mécanismes de destitution populaire. Ce sont ces structures que l’impérialisme a méthodiquement détruites, remplacées par des appareils d’État centralisés et autoritaires conçus pour administrer les populations au profit de l’extérieur. Quand on nous dit que l’Afrique n’est pas prête pour la démocratie, on nous demande d’accepter cette destruction comme naturelle, et de renoncer à reconstruire ce que la violence coloniale a brisé.

Entre une dictature et une démocratie, le choix rationnel est celui d’un espace où une transformation reste possible, où la contestation reste légale, où l’avenir reste ouvert. La réponse à une démocratie qui échoue à protéger ses populations ne peut pas être de renoncer à la liberté. Elle doit être de construire des démocraties qui protègent aussi la vie, qui garantissent non seulement le droit de voter mais aussi le droit de manger, de se soigner et de vieillir dans la dignité.

C’est là que commence le travail sérieux des intellectuels africains de notre temps : refuser les catégories imposées de l’extérieur, renouer avec la mémoire de nos sociétés précoloniales qui nous rappelle que nous n’avons pas attendu les leçons de l’Occident pour inventer des formes de vie commune fondées sur la participation, le droit et la justice, et reconstruire, à partir de ces réalités et de ces histoires, une pensée politique qui soit véritablement la nôtre.

Ce n’est pas la démocratie qui a échoué en Afrique. Ce sont les imposteurs qui ont fait semblant de la pratiquer, avec la complicité active de puissances étrangères qui préféraient des partenaires dociles à des peuples libres.

Par Farida Bemba Nabourema

Citoyenne Africaine Désabusée!

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