
LIBRES PROPOS. Les belliqueux d’un pouvoir politique ne sauraient m’émouvoir, car l’histoire m’a suffisamment appris que les régimes les plus tonitruants, les hommes les plus redoutés et les discours les plus incendiaires finissent toujours par rencontrer la limite du temps, de la mémoire et, plus profondément encore, celle de l’histoire.
J’ai vu et vécu les » feux crachés » par des Ouassenan Koné, Gueï Robert, Henri César Sama Damalan, Atteby William ou Charles Blé Goudé. J’ai également vu, à d’autres époques et sous d’autres cieux, les foudres politiques d’Idi Amin Dada, d’Ahmed Sékou Touré et, dans une tout autre dimension historique, celles d’Adolf Hitler.
Tous ont, à leur manière, incarné la puissance, la peur, la mobilisation des foules ou la brutalité du pouvoir. Mais tous ont fini par rencontrer l’aspect éphémère du pouvoir d’État, cette vérité élémentaire que les puissants cherchent toujours à oublier.
Il faut évidemment distinguer les époques, les régimes, les idéologies et les responsabilités historiques. On ne saurait placer ces trajectoires sur un même plan moral ou politique. Mais une même leçon philosophique traverse leurs destins, celle que le pouvoir qui se croit absolu finit toujours par rencontrer quelque chose de plus puissant que lui.
C’est précisément pourquoi j’estime que les maîtres du trône politique se trompent lorsqu’ils prennent l’éloignement d’un homme pour son extinction, son exil pour sa défaite et son silence imposé pour une disparition.
Ils semblent croire avoir trouvé la fin politique du Président Guillaume Soro dans son éloignement de la terre de ses ancêtres et dans le maintien de cet exil qui lui est imposé. C’est une lecture bien courte de l’Histoire.
Car l’exil d’un homme politique n’est pas toujours une tombe politique. Il est plutôt une école, une forge, une période de maturation et parfois même le lieu paradoxal où sa destinée politique prend une dimension nouvelle.
L’Histoire religieuse et politique de l’humanité regorge de figures dont l’éloignement, la persécution ou l’exil ont précédé la reconnaissance, l’accomplissement ou le retour. Des prophètes, des réformateurs, des penseurs et des hommes d’État ont connu la solitude, l’expulsion ou l’éloignement avant que leur parole ne franchisse les frontières de leur terre natale. L’exil peut donc éloigner un homme de son sol sans nécessairement éloigner son idée des consciences.
L’histoire de Joseph, dans la tradition abrahamique, est à cet égard une puissante métaphore, car vendu, séparé des siens et plongé dans une terre étrangère, il connaît l’épreuve avant l’élévation. Moïse lui-même connaît l’éloignement avant le retour vers son peuple. Le prophète Muhammad (PSl) , enfin, quitte La Mecque dans l’épreuve de l’Hégire avant que son retour ne transforme radicalement le cours de l’histoire du monde.
Il ne s’agit évidemment pas de comparer un responsable politique contemporain à des figures prophétiques. Ce serait une confusion des registres. Il s’agit de rappeler une loi plus générale de l’existence qui nous enseigne que l’éloignement géographique ne suffit jamais, à lui seul, à décréter la mort historique d’une destinée.
Ceux qui aujourd’hui, administrent l’exil de Guillaume Soro comme une sentence définitive, devraient donc se méfier de leur propre certitude. Ils pourraient découvrir que l’histoire ne se laisse pas enfermer dans les frontières d’un décret, d’une condamnation ou d’un rapport de force.
Car le pouvoir possède une faiblesse que ses détenteurs oublient souvent : il est temporaire.
On peut contrôler un territoire sans contrôler l’avenir. On peut fermer des portes sans pouvoir fermer l’histoire. On peut éloigner un homme de sa terre sans pouvoir éloigner son nom de la mémoire collective. On peut imposer le silence à une voix sans réussir à étouffer ce qu’elle représente pour ceux qui continuent de l’écouter.
Voilà pourquoi je demeure profondément sceptique devant ceux qui célèbrent trop tôt la disparition politique de leurs adversaires.
Pharaon croyait son pouvoir éternel.
Hitler voulait inscrire son Reich dans le millénaire. Idi Amin Dada se pensait maître incontesté de son destin national.
Ahmed Sékou Touré régna longtemps avec la certitude de l’invincibilité. Et tant d’autres puissants, hier redoutés, sont aujourd’hui devenus des noms que les nouvelles générations ne découvrent que dans les livres.
Le pouvoir croyait posséder leur époque ; le temps leur a finalement repris jusqu’à l’illusion de l’éternité.
C’est donc une erreur philosophique que de vouloir s’asseoir sur le trône de Dieu.
L’homme politique peut disposer d’un mandat, d’une armée, d’une administration, d’une majorité parlementaire, d’une puissance financière, d’un appareil de communication et même d’une impressionnante capacité de nuisance. Mais il ne possède ni le temps, ni le destin des peuples, ni le dernier mot de l’histoire.
Le pouvoir restera toujours une charge lorsqu’il sert ; il devient une pathologie lorsqu’il se croit propriétaire de la République.
Ainsi, aux nouveaux belliqueux du pouvoir, je ne réponds donc ni par la peur ni par l’hystérie, mais plutôt par la patience historique.
Qu’ils tonnent. Qu’ils menacent. Qu’ils célèbrent leurs victoires provisoires. Qu’ils organisent leurs cérémonies de puissance. Qu’ils prennent l’éloignement d’un adversaire pour son extinction.
Mais qu’ils n’oublient jamais cette vérité : l’histoire a souvent réservé ses plus cruelles surprises à ceux qui se croyaient définitivement victorieux.
Ils pensent peut-être avoir fermé le chapitre Guillaume Soro.
Peut-être. Mais ils commettent une erreur fondamentale en confondant la page qu’ils contrôlent avec le livre tout entier.
Et le livre de l’Histoire n’appartient à aucun pouvoir. Il appartient au temps.
Or le temps, contrairement aux régimes, ne négocie avec personne.
Alors, à ceux qui prétendent avoir définitivement enterré politiquement Guillaume Soro dans l’exil, je recommanderai de ne point confondre l’exil avec la mort historique. Nos destins humains ont parfois besoin de la distance pour se révéler, de l’épreuve pour se fortifier et de l’absence pour mesurer la profondeur d’une présence.
Peut-être l’Histoire donnera-t-elle raison aux uns. Peut-être aux autres.
Mais, la certitude que nul pouvoir terrestre ne peut proclamer aujourd’hui ce que l’histoire décidera demain, reste irréfutable.
Car celui qui croit avoir vaincu définitivement son adversaire oublie souvent qu’il n’a vaincu que l’homme du présent.
Il reste toujours à affronter l’homme que le temps peut faire naître tant qu’il est encore en vie.
In fine, je rends grâce à Dieu d’avoir préservé ce que Guillaume Soro, Président de Générations et Peuples Solidaires, et tout opposant engagé dans la conquête du pouvoir d’État ont de plus précieux : la vie.
Le reste n’est qu’une affaire de temps, ce grand juge auquel nul pouvoir, du Pharaon Ramsès II à ces contemporains belliqueux n’échapperont.
Par Djakarta Samory Touré
Journaliste
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