
RETRO. En 1977 Marien était un chef contesté. Il avait créé l’EMSR et mis au silence le bureau politique, le comité central et les organisations de masse pour s’échapper de la critique et peut-être même de la mise en minorité, mais du coup, il s’était isolé.
Le congrès extraordinaire promis le 12 décembre 1975 demeurait chimérique, à peine avait-il mis en place une commission préparatoire en novembre 1976 dirigée par Tchystère et qui était au point mort. La situation socioéconomique était critique. Le gouvernement tentait d’augmenter la part des royalties versées par Elf qui le lui refusait catégoriquement.
Dans son discours du 31 décembre 1976, Marien NGOUABI avait fustigé ces compagnies étrangères qui ne jouaient pas le jeu, exposant le pouvoir à la colère populaire parce que l’Etat n’arrive pas à payer les salaires. Il s’en prenait toujours avec force à l’impérialisme, mais multipliait les contacts envers les Etats Unis (dont les relations étaient toujours coupées) et se plaignait de la coopération soviétique qui n’était pas financière. La ligne idéologique était des plus hasardeuses. Renforçant le flou, il avait pris contact avec des leaders des classes politiques antérieures. C’est dans cette optique qu’il s’était rendu discrètement à Boko, rencontrer MASSAMBA DEBAT. Quelques semaines plus tard, il le recevait de nouveau, le 3 mars 1977, avec son épouse, de façon officielle et notifié dans son agenda public.
MASSAMBA DEBAT se faisait très discret depuis son départ du palais. Il résidait à Boko et n’apparaissait que rarement à Brazzaville pour de courtes visites. Or depuis la mi-76 il était de plus en plus fréquent dans la capital. Les mésententes au sein du parti avaient aussi réveillées l’opposition en exil, qui reprit des couleurs en 1976, s’organisant autour du dynamisme de MOUDILENO MASSENGO.
Après la rencontre NGOUABI/DEBAT, le bruit courut – sans doute lâché par les débistes – que Marien voulait démissionner au profit de MASSAMBA DEBAT.
Lors du congrès de l’URFC le 13 mars, le président dut s’en justifier… mais mal : « lorsque par une curieuse lettre le Président MASSAMBA DEBAT a demandé à me rencontrer, je l’ai reçu avec son épouse(…) S’il y a démission ou non, c’est à l’intérieur du parti que cela se décidera. Les changements s’opéreront dans le peuple et pour le peuple ». C’était ambigu. Certains le comprirent comme n’écartant pas l’idée de profonds changements. Pour d’autres, un rôle important allait être donné aux anciens dirigeants (Pierre GOURA, Victor SATHOUD, DEBAT, OPANGAULT) dont il avait rencontré plusieurs.
Le 18 mars était un vendredi. Jour de la Saint Cyrille, c’était aussi le dernier jour de classe avant les vacances de pâques. Les Brazzavillois entendirent à 14h30 des crépitements de balles et des rumeurs s’ensuivirent pour les expliquer. La plus répandue disait que l’état major avait été attaqué par des assaillants venus du Zaïre mais que le président s’en était sorti comme d’habitude. La radio avait continué ses programmes habituels normalement jusqu’à la fin des émissions.
Dans les coulisses, le responsable de tout le système de sécurité, le commandant SASSOU NGUESSO prenait les choses en main. C’est lui qui décida de l’arrestation des dissidents : NOUAMAZALAYE, LISSOUBA, NDALLA, KOLELAS, MOUNGOUNGA, ICKONGA, KONDHO, ONDZIEL, MOUZABAKANI, ABA-NGANDZION et de très nombreux inconnus du grand public. Seule celle de KIMBOUALA NKAYA se termina par sa mort immédiate. Si sa famille parla d’une exécution délibérée voire commanditée, EKONDZI AKALA présent au moment du rapport du lieutenant GARCIA au commandant SASSOU et passé depuis dans l’opposition, affirma à la conférence nationale que le lieutenant présenta l’affaire comme un accident : « mission accomplie mon commandant, mais il y a eu mort d’homme » dit-il à Sassou. « Qui ? » éructa SASSOU. « Le capitaine KIMBOUALA NKAYA mon commandant. Il est dans ma Jeep » répondit GARCIA en indiquant la fenêtre du bureau de SASSOU à l’état major.
C’est toujours le commandant Sassou qui convoqua la réunion de l’EMSR dès le soir après avoir fait revenir TCHYSTERE et J.P. NGOMBE en mission à Pointe-Noire, où se décida la mise en place d’un comité militaire du parti sur sa proposition. Plus tard dans la nuit, SASSOU convoqua le comité central au Grand quartier général des forces armées d’où il coordonnait tout, pour le tenir informé de la mort du président et des dispositions prises. THYSTERE, devenu numéro un de l’EMSR signa la création dudit CMP sans établir une liste des membres. D’ailleurs jusqu’au 3 avril on ne savait vraiment pas qui en était membre mais les communiqués se lisaient en son nom.
La population ne fut informé qu’au matin du 19 mars par un communiqué disant en substance que : « L’impérialisme aux aboies a, par un commando-suicide, attenté lâchement à la vie du chef de la révolution congolaise, mort au combat l’arme à la main ». Le texte annonçait également la mise en place un comité militaire du parti, organe provisoire, pour assurer la sécurité. Un deuil d’un mois était décrété, la journée du 19 chômée payée etc. La radio se mit ensuite à diffuser des chants guerriers et funèbres kouyous et mbochis.
L’émotion fut réellement nationale. Ngouabi n’était pas un héros adulé partout, loin s’en faut, mais il n’eût aucune manifestation joyeuse. L’invincible était vaincu, mais par qui? Ceux qui communiquait avaient une attitude de continuateurs, de vengeurs même mais pas de successeurs pour un nouvel ordre. Cette fin était inhabituelle pour ce pays qui avait déjà renversé deux présidents sans une égratignure. Peu avant midi, c’est le premier ministre Louis Sylvain GOMA, se présentant comme membre du CMP, qui réunit les organisations de masse, des journalistes et des diplomates à l’hôtel de ville pour donner la version officielle.
Selon celle-ci, l’ex-capitaine Kikadidi se faisant passer pour le capitaine Motando aurait conduit un commando-suicide pour exécuter le président. Des assaillants y auraient trouvé la mort tandis que deux autres personnes dont KIKADIDI lui même seraient en fuite.
Plus tard dans la journée on annonça l’arrestation de MASSAMBA-DEBAT, proche de KIKADIDI, donc forcément commanditaire selon les explications du journaliste qui improvisait un chapelet de méfaits reprochables à l’ancien président : rapprochement avec la France, traitre de la révolution connu, assassin notoire par sa défense civile, tribaliste patenté n’aimant pas le nord etc.
Le directeur de la radio, Stanislas BATHEAS MOLLOMB fut beaucoup plus précis le lendemain dans son édito : « Ce sont des tueurs à gages de Massamba Débat, armés par lui ainsi que BINDI et MATSIKA qui ont tués le président Marien NGOUABI (…) Ces criminels doivent payer de la même monnaie de sang ». La maison de KIKADIDI sera rasée le jour même.
Le 23 mars, une voix donnant communiqué au nom du comité militaire du parti annonça que des soldats proches de la famille NGOUABI étaient allés chercher le cardinal Emile BIAYENDA à la cathédrale prétextant que le CMP l’avait convoqué. Ils l’ont en fait emmené sur la route du nord où ils l’ont exécuté. Les coupables ont été immédiatement arrêtés, continuait le communiqué. Ces criminels avaient, dirent-ils, pour motif, que le cardinal ayant rencontré le président vers 13 heures avait eu pour mission de lui retirer ses pouvoirs mystiques qui rendaient ce dernier anti-balle. Biayenda devait payer pour cela. De nombreux habitants surtout dans les quartiers sud s’attroupèrent dans les lieux de culte, espérant un mot d’ordre. Nombreux avaient des armes blanches. L’armée quadrilla Bacongo pour éviter un soulèvement et le vicaire général fit un appel à la radio appelant au calme et à la prière. La famille NGOUABI annonça à son tour sur les ondes son regret pour le meurtre du Cardinal et se désolidarisa de ses membres égarés qui ont pris cette initiative solitaire, demandant aux autorités de les condamner sévèrement.
Le lendemain, la radio annonça que MASSAMBA DEBAT avait admis sa culpabilité et fit passer « ses aveux » à la radio. D’une voix monocorde et sans rythme, l’ancien président dit qu’il voulait un renversement pacifique du pouvoir pour instaurer le socialisme bantou. Il avait contacté Pascal LISSOUBA, Ruben MOUNGALLA, Jacques OPANGAULT, Victor SATHOUD, Claude Ernest NDALLA etc et avait même déjà monté son futur gouvernement composé d’André HOMBESSA, Christophe MOUKOUEKE, MIKOLO-KINZONZI, Maxime NDEBEKA, OBONGUI, GNALI GOMEZ etc. Le colonel MOUNTSAKA étant prévu être chef d’Etat major. On annonça aussitôt sa condamnation à mort après avoir prétendu que son avocat commis d’office aurait fait un recours en grâce qui avait été rejeté. Le communiqué de sa mort menaça quiconque contreviendrait aux décisions de justice. Il n’y eut aucun soulèvement. Son lieu d’inhumation ne fut jamais révélé.
Tous ceux cités par le président Débat furent arrêtés. Pascal LISSOUBA qui jurera toujours n’avoir rencontré Massamba Débat qu’une seule fois cette année là, en janvier, comme chaque année où il passait par respect lui présenter les vœux du nouvel an, fut à deux doigts du peloton (il avait déjà écrit l’organisation de ses funérailles) et n’en réchappa que grâce à l’intervention du président BONGO et de nombreux scientifiques à travers le monde. Ce sera pour lui les travaux forcés à perpétuité. Idem pour NDALLA Graille. Le colonel MOUNTSAKA ainsi que tous les militaires cités dans « les aveux » de Débat seront radiés de l’armée et envoyés en résidence surveillée à l’intérieur du pays.
Le jour d’après, la version officielle s’affina. Des complices dans le palais présidentiel furent annoncés. Le caporal ONTSOU qui aurait porté le coup fatal (il aurait signé ses aveux) fut condamné à mort et exécuté sur le champ ainsi que le sergent ELOUO et le caporal-chef KOMO. La sentinelle BAZONZA également condamné à mort, réussit à s’échapper du peloton d’exécution grâce à la complicité du chef dudit peloton, le lieutenant MBORO qui sera lui-même trahi pour ce geste de compassion et exécuté le lendemain.
C’est le 29 mars que paru le rapport d’enquête provisoire intitulé «Qui a donc tué le président Marien Ngoubi ? Comment ? » A le suivre, KIKADIDI serait entré au palais à bord d’une Peugeot 404 blanche et se serait annoncé comme étant le capitaine MOTANDO. Le soldat BAZONZA, complice, l’aurait fait passer le premier niveau de sécurité. Le sergent OKAMBA s’apercevant du leurre était allé chercher du renfort. Au deuxième niveau de sécurité, c’est le caporal ONTSOU, également complice, qui les reçut et les installa dans le secrétariat qui faisait office de salle d’attente avant d’aller annoncer MOTANDO au président. Quand celui-ci accepta de les recevoir, il s’aperçut de la supercherie. La lutte s’engagea. L’arme à la main, le président Marien Ngouabi aurait tué deux assaillants, mais ONTSOU après avoir tué le sergent chef PEYA et le soldat PEA qui défendaient le président, réussira finalement à l’abattre de dos, d’une rafale. Seul Marien Junior aurait défendu son père contre les autres assaillants tandis que les 21 autres militaires présents dans le palais, se firent très passifs. KIKADIDI et un autre se seraient évadés.
Cette version avait le défaut de manquer de chute. Car la mort de Marien réussie, si tel était le plan, comment entendaient-ils prendre et exercer le pouvoir ? Pourquoi n’ont-ils rien fait pour finir le projet alors que le plus dur était fait, mais se sont enfuis alors que Massamba Débat attendait sagement à Boko ?
La thèse la plus acceptée est sans doute celle de son assassinat à l’hôtel Mistral par Pierre Anga sur un coup de colère, lors d’une réunion des leaders du nord pour tirer au clair l’affaire du rapprochement avec Massamba Débat. Le scénario qui s’ensuivit n’aurait été qu’un maquillage pour crédibiliser la thèse d’une attaque des ennemis.
Par Hervé Mahicka