
Un aveu de faiblesse politique, et peut-être aussi de peur d’affronter les Congolais
« Si tu veux cacher quelque chose aux Congolais, mets-le dans un livre. »
Dans toute République qui se respecte, la présentation du bilan présidentiel constitue un moment politique majeur. Elle marque l’instant où le chef de l’État accepte de sortir du confort institutionnel pour se soumettre à l’exigence démocratique de la reddition de comptes. C’est un face-à-face symbolique avec le peuple, un exercice de vérité où le président assume ses choix, ses réussites comme ses échecs. Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso a choisi de s’extraire de cet exercice fondamental.
Un bilan présidentiel sans président
Le bilan du quinquennat 2021-2025 n’a pas été présenté par Denis Sassou Nguesso lui-même, mais par son Premier ministre, Anatole Collinet Makosso, à travers un ouvrage intitulé « En toute transparence, le bilan du quinquennat (2021-2026) », présenté le 22 décembre 2025 devant l’Assemblée nationale et le Sénat réunis en Congrès.
Ce simple fait pose déjà un problème politique majeur : comment un président de la République peut-il rendre compte de son mandat sans prendre lui-même la parole devant la nation ? La reddition de comptes est une responsabilité personnelle, indissociable de la fonction présidentielle. Elle ne peut être ni déléguée ni externalisée sans en vider le sens.
Plus encore, ce silence présidentiel soulève une question constitutionnelle fondamentale. Si le président de la République se trouve dans un état — physique, mental ou institutionnel — qui l’empêche d’assumer pleinement ses fonctions, la Constitution congolaise définit clairement les règles, les procédures et les voies à suivre. L’empêchement du chef de l’État n’est ni une hypothèse informelle ni un arrangement politique ; il est strictement encadré par le droit constitutionnel afin de préserver la continuité et la clarté de l’État.
Or, au lieu de s’inscrire dans ce cadre légal, le pouvoir a préféré inventer un scénario ambigu : un président silencieux, un Premier ministre qui parle en son nom, un livre servant de support politique, et un Parlement acquis d’avance. Cette mise en scène ne correspond à aucune procédure constitutionnelle clairement identifiée. Elle entretient le flou, alimente les interrogations et ouvre la voie à toutes les spéculations, là où la Constitution aurait dû servir de seule boussole.
En déléguant cette mission régalienne à son chef de gouvernement, Denis Sassou Nguesso donne l’image d’un pouvoir qui se cache derrière ses institutions, plutôt que de les assumer pleinement et d’en respecter l’esprit.
Les voies traditionnelles de la reddition de comptes présidentiels
Dans les régimes démocratiques, y compris en Afrique, la présentation du bilan présidentiel emprunte des voies bien établies. Un président de la République s’adresse traditionnellement à son peuple par :
une adresse solennelle à la nation, diffusée à la radio et à la télévision ;
un discours devant le Parlement, suivi ou non d’un débat contradictoire ;
une conférence de presse, permettant aux journalistes d’interroger le chef de l’État ;
des tournées nationales, au contact direct des populations ;
ou encore un rapport officiel public, largement diffusé et accessible.
Ces mécanismes ont un objectif commun : instaurer un minimum de dialogue entre le pouvoir exécutif et les citoyens. Denis Sassou Nguesso a délibérément évité toutes ces voies.
Un Congrès transformé en chambre d’adoration
La présentation du livre devant les deux chambres réunies en Congrès, dans un Parlement où le président dispose d’une majorité absolue, a davantage ressemblé à une cérémonie de célébration qu’à un exercice institutionnel de contrôle. La scène évoque un service religieux : le pasteur proclame la parole, et l’assemblée répond unanimement « Amen ». Aucun débat réel, aucune contradiction, aucune remise en question du contenu du bilan. Le Parlement, censé incarner la souveraineté populaire, s’est mué en simple chambre d’enregistrement.
Le livre comme outil d’évitement politique
Le choix du livre comme support de présentation du bilan n’est pas neutre. Une boutade populaire affirme : « Si tu veux cacher quelque chose aux Congolais, mets-le dans un livre. »
Derrière l’ironie se cache une réalité sociale préoccupante : la lecture a perdu sa place dans les écoles et dans la société congolaise.
La culture du livre s’est effritée, le débat écrit s’est raréfié, et l’on voit aujourd’hui des lecteurs se plaindre de la longueur d’articles ne dépassant pas trois pages dactylographiées. Dans ces conditions, publier un bilan présidentiel sous forme d’ouvrage revient moins à informer qu’à neutraliser l’impact du message.
Le livre devient ainsi un outil de dissimulation politique par l’inaccessibilité, non par le secret.
Un bilan préfacé par le président lui-même
Autre singularité troublante : l’ouvrage est préfacé par Denis Sassou Nguesso lui-même. Cette auto-préface illustre une logique de pouvoir fermée sur elle-même, où le président se juge, se valide et se félicite sans regard extérieur.
Dans une démocratie vivante, un bilan est confronté à l’analyse des parlementaires, des experts, de la société civile et des citoyens. Ici, le pouvoir se contente de son propre écho.
L’impossibilité du face-à-face avec le peuple
Pourquoi éviter la parole directe ? La réponse se trouve dans la réalité sociale du Congo-Brazzaville. Comment s’adresser sereinement à un peuple :
privé de salaires réguliers ;
privé de pensions de retraite ;
privé de bourses d’études ;
privé d’eau potable et d’électricité ;
privé de soins médicaux accessibles ;
privé d’une éducation de qualité ;
privé de routes et d’infrastructures de base ?
Regarder ce peuple droit dans les yeux suppose un courage politique que le pouvoir semble avoir perdu.
Une transparence proclamée mais jamais pratiquée
Le titre « En toute transparence » apparaît dès lors comme un slogan vidé de sa substance. La transparence ne se proclame pas dans un livre présenté devant un auditoire acquis ; elle se construit par le débat, la contradiction et l’accès réel à l’information.
Conclusion
Ce qui s’est joué le 22 décembre 2025 dépasse la simple présentation d’un bilan. C’est le symbole d’un pouvoir qui refuse le face-à-face avec la nation, qui contourne les règles constitutionnelles et qui confond communication politique et gouvernance responsable. Un bilan sans parole présidentielle directe, sans débat et sans contradiction n’est pas un acte de transparence. C’est un aveu de faiblesse politique — et peut-être aussi de peur d’affronter les Congolais.
Serge Armand Zanzala
Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika