Crise en Ukraine : les États-Unis sonnent la fin de la politique gesticulatoire européenne

TRIBUNE. La guerre en Ukraine est à la fois triste et tragi-comique. Tenez. Le 27 février dernier, le vice-président de la Commission européenne Josep Borell a annoncé, sans sourciller, que les pays de l’Union européenne étaient prêts à mettre à la disposition de l’Ukraine des avions opérables par l’armée de l’air ukrainienne.

Quelque temps après, les États-Unis encouragent la Pologne à livrer des avions de chasse de fabrication soviétique (Mig-29) à l’Ukraine et en échange, ils promettent de remplacer la flotte des Mig polonais par des F-16 américains.

La Russie voit rouge et met en garde ceux qui vont livrer des chasseurs à l’Ukraine. Pas plus tard que hier, la Pologne a annoncé en grande pompe qu’elle met à la disposition des États-Unis ses avions de combat qui doivent être livrés par la suite à l’Ukraine. Les Américains sursautent et disent NIET, «on n’est pas dans ça », pour reprendre une expression à la mode en Afrique de l’Ouest.

Lors d’une conférence de presse qui s’est tenue hier, le porte-parole du Pentagone John Kirby a déclaré : «Nous jugeons que l’ajout d’appareils à l’inventaire ukrainien n’est pas susceptible de changer de manière importante l’efficacité de l’armée de l’air ukrainienne vis-à-vis des capacités russes ». Et le même Kirby d’ajouter : «Les services de renseignement estiment que le transfert (d’avions) Mig-29 à l’Ukraine pourrait être perçu comme une surenchère (au conflit) et pourrait entraîner une réaction russe importante qui augmenterait la perspective d’une escalade militaire avec l’OTAN». Autrement dit, les États-Unis ne poseront aucun geste susceptible d’énerver davantage la Russie, au point de l’amener à entrer en guerre contre l’OTAN.

L’administration Biden aurait pu répondre au Kremlin en plaçant les bombardiers, les silos nucléaires et les sous-marins américains à un niveau d’alerte plus élevé. Au lieu de cela, la Maison Blanche a clairement indiqué qu’elle n’allait pas verser dans la surenchère militaire, laissant la force de dissuasion américaine à son niveau normal. Fait particulièrement marquant : l’Alliance atlantique, qui doit lancer des exercices militaires (baptisés « Cold Response ») la semaine prochaine dans le nord de la Norvège, a décidé de ne pas utiliser ses missiles balistiques. Et pour cause : étant donné que Vladimir Poutine a mis en état d’alerte maximale la force de dissuasion de l’armée russe, il faut donc se garder de poser tout geste susceptible d’être perçu comme menaçant par la Russie. Laquelle pourrait recourir à l’arme nucléaire tactique pour neutraliser la prétendue menace.

Tout ceci permet de comprendre la posture des responsables militaires et politiques américains, qui, à la différence des Européens, ont fait preuve d’une certaine retenue depuis la décision du président Poutine de mettre en alerte la force de dissuasion russe. La décision du Pentagone de ne pas livrer des avions de combat à l’Ukraine vient donc mettre fin à la tragi-comédie et à la politique gesticulatoire des responsables européens, qui n’ont cessé de promettre monts et merveilles [en matière d’armement] au gouvernement du président Volodymyr Zelensky.

Maintenant que le patron américain a tranché, l’on espère voir certains va-t-en-guerre européens revenir à la raison. La question ukrainienne se réglera entre grandes puissances (États-Unis/Russie), et l’Union européenne n’aura ses yeux que pour apprécier.

D’ailleurs, à voir comment les événements évoluent, l’on peut même se permettre de douter de la faisabilité d’une intervention américaine en cas de guerre ouverte entre la Fédération de Russie et l’Union européenne. Certes, l’article 5 de l’OTAN stipule qu’une attaque contre un membre de l’Alliance équivaut à une attaque contre tous les membres de l’organisation. Mais je vois mal les États-Unis entrer facilement en guerre contre la Russie (avec tout ce que cela pourrait avoir comme conséquence), tout en laissant l’espace indopacifique, sa priorité absolue, à la merci d’une Chine qui peut profiter de la situation pour régler définitivement la question de Taiwan. Et on ne parle même pas de la Corée du Nord et de l’Iran qui pourraient s’inviter dans la danse en bousculant la quiétude des alliés des États-Unis (Corée du Sud, Japon, Israël) dans leurs zones de confort respectives…

Bref. La cruelle réalité des faits est bien là. L’Ancien Monde est une histoire ancienne. Le rapport de force sur la scène internationale a considérablement évolué. Les Américains ne mourront plus pour les Européens, et il appartient au président Volodymyr Zelensky de redescendre sur terre. La politique au plus haut niveau n’est pas une pièce de théâtre où l’on s’exhibe pour amuser la galerie et des opinions publiques occidentales lobotomisées par des experts idéologues et une presse au service des pouvoirs de l’argent. Il est temps de revenir à la diplomatie; il est vraiment grand temps d’arrêter cette spirale de la violence qui endeuille les familles en Ukraine et en Russie et qui pourrait précipiter le monde dans des abysses encore plus méconnus que la planète Pluton.

Par Patrick Mbeko

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