Antonio Castrignano : Il existe un dicton dans le Salento : celui qui danse la pizzica ne meurt jamais

Antonio Castrignano, surnommé le roi de la pizzica, a donné en mai dernier un concert exceptionnel dans la cour adjacente du Théâtre Italia à Casablanca. Figure incontournable de la musique traditionnelle du Salento, le chanteur et joueur italien de tamburello (grand tambourin salentin) revient sur les retrouvailles avec le public casablancais, son travail de sauvegarde de ce patrimoine et le pouvoir rassembleur de la musique.

PAGESAFRIK.COM/Libé : On vous a vu remercier le public dans un ton empreint d’émotion. Qu’est-ce qui explique l’intensité de ce moment ?

Antonio Castrignano : Cette émotion vient du fait que je me suis déjà produit à Casablanca, il y a seize ans. Retrouver des personnes que je connaissais et découvrir qu’elles attendaient mon retour m’a profondément touché. Beaucoup étaient encore jeunes à l’époque et certains ne cessaient de m’écrire sur les réseaux sociaux pour savoir quand nous reviendrions jouer à Casablanca.

Il existe une histoire commune avec Casablanca et l’Institut culturel Dante Alighieri, qui nous avait accueillis à l’époque. Retrouver ce public, composé en grande partie de jeunes, a rendu ce moment particulièrement fort.

Votre précédent concert à Casablanca remonte à 2010. 16 ans après, comment avez vous trouvé le public ? Qu’est-ce qui a changé?

A l’époque, nous avions joué à l’intérieur du Théâtre Italia devant environ 300 personnes. Cette fois-ci, le groupe a joué dans la cour adjacente devant un public trois fois plus nombreux. Je peux dire que l’enthousiasme est resté le même.

Aujourd’hui, la musique salentine est mieux connue qu’à l’époque. Parce que, depuis les années 90, nous étions engagés à promouvoir cette musique à travers le monde, à Cuba, aux Etats-Unis, en France et ailleurs, alors qu’elle était très ancrée dans la péninsule du Salento.

Etait-ce facile de l’élever au niveau actuel ?

C’est un long travail de recherche et d’expérimentation sur des chants et des terminologies qui étaient perdus qui nous a permis de récupérer et redécouvrir cette musique afin non pas de la garder comme dans un musée, mais pour la faire connaître auprès des jeunes, pour en assurer une plus large diffusion.

Les nouvelles technologies n’étaient pas assez avancées au début de vos recherches. Pensez-vous que les progrès d’aujourd’hui auraient pu vous permettre d’avancer plus rapidement ?

Absolument, oui. Il y a trente ans, nous ne disposions pas des outils d’aujourd’hui. Un simple téléphone nous aurait permis de filmer plus facilement les derniers détenteurs de cette tradition orale. Cela nous aurait permis d’enregistrer les anciens chanteurs, notamment ceux qui ne possédaient aucun document écrit et transmettaient leur savoir-faire de manière orale. Avec la technologie d’aujourd’hui, cela aurait été beaucoup plus simple avec une qualité audio et vidéo bien supérieure.

Ça n’a donc pas été facile pour nous de faire ce travail.

Le public casablancais est souvent considéré comme exigeant. L’avez-vous ressenti ?

D’une manière générale, le public ne se laisse pas facilement emporter. Donc, voir près de 900 personnes se mettre à danser m’a vraiment touché. L’énergie du Salento est une énergie qui vous entraîne naturellement.

Qu’est-ce qui vous attache encore à cette musique traditionnelle?

Aujourd’hui, le travail que nous faisons est encore plus important que par le passé. Il y a des messages anciens qu’il va falloir transmettre aux nouvelles générations.

Qu’est-ce que vous aimeriez que le public ait retenu de votre prestation?

Avec la musique, on ne se sent jamais seul : il y a toujours un moyen, une voie, une sortie, une lumière. A travers la musique et l’art, l’homme peut surmonter chaque moment difficile. L’important est qu’on soit toujours ensemble.

Dans le Salento, un dicton dit que celui qui danse la pizzica, ne meurt jamais. Lors de notre dernier spectacle, tout le monde s’est levé pour participer à cette danse porte-bonheur. Selon la tradition, elle chasse le mal et célèbre la vie.

Propos recueillis par Alain Bouithy

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