
PARLONS-EN. Il y a, au Sénégal, une curiosité institutionnelle qui mériterait presque un classement au patrimoine immatériel : la longévité sélective de certains visages de la société civile. Là où l’on prêche le renouvellement démocratique avec la ferveur d’un sermon du vendredi, on pratique parfois, en coulisses, la conservation sous formol.
Car enfin, depuis des années, que dis-je, depuis des cycles politiques entiers, les mêmes figures occupent le devant de la scène, avec la sérénité de locataires titulaires d’un bail à vie sur la vertu publique.
À Afrikajom Center, l’inusable Alioune Tine, tel un métronome militant qui refuse de tomber en panne. L’homme semble avoir signé un bail emphytéotique avec la permanence médiatique. Pendant que les générations passent, lui reste, solide. On ne sait plus très bien s’il dirige le centre… ou si le centre a été construit autour de lui. À ce rythme, même les breaking news commencent à prendre un coup de vieux avant lui.
Du côté du Forum du Justiciable, le micro semble avoir trouvé son propriétaire naturel en la personne de Babacar Ba. Opportuniste pour les uns, il surgit dans le débat public avec une régularité. Toujours là où il faut, quand il faut, surtout quand il faut parler. Beaucoup parler. Parfois trop parler.
Pendant ce temps, à l’ONG 3D, Moundiaye Cissé veille sur la démocratie comme un gardien de phare par nuit calme : imperturbable, inamovible, presque institutionnalisé. La relève ? Concept intéressant, semble-t-il… mais manifestement encore à l’étude.
La question brûle les lèvres, et elle commence sérieusement à sentir le réchauffé : à quand l’alternance dans la société civile elle-même ?
Le malaise, lui, grandit à mesure que la société civile sermonne la classe politique sur ses manquements en matière d’alternance. Car la question devient de moins en moins chuchotée et de plus en plus frontale : qui surveille les surveillants ?
Comment exiger des dirigeants qu’ils passent la main quand, dans certains bastions citoyens, le fauteuil semble avoir été soudé au sol ? Comment incarner le renouveau quand les visages du changement commencent eux-mêmes à prendre la patine du mobilier ancien ?
Qu’on ne s’y trompe pas : l’expérience est précieuse, la mémoire utile, et l’engagement respectable. Mais à force de confondre constance et monopole, la société civile risque de transformer la vigilance citoyenne en rente de visibilité.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une société civile momifiée dans ses certitudes. Il a besoin d’un écosystème vivant, respirant, capable de se renouveler sans attendre l’extinction naturelle des espèces dominantes.
Faute de quoi, le prochain grand combat de la société civile ne sera peut-être pas contre les dérives du pouvoir.
Mais contre… son propre miroir.
Par Malick BA
Journaliste