
DISPARITION. Glasnost. Perestroïka. Des mots qui sonnaient comme une lumière pour le monde à mes oreilles. Transparence et restructuration. Des mots interdits dans mon pays, comme il était impensable d’évoquer les changements dans l’URSS pour ne pas avouer l’échec du communisme qui était encore notre modèle théorique.
Je suis arrivé à m’intéresser à la politique par rejet du communisme. Malgré le matraquage idéologique que nous subissions depuis l’entrée à l’école primaire, j’étais persuadé que la haine de Marx est le commencement de la sagesse.
Si Gorbatchev avait bel et bien vu les limites du modèle communiste, de la dictature et du mensonge d’Etat, il ne souhaitait certainement pas la fin de l’URSS. Mais en lisant rétrospectivement, elle était inévitable. Non pas à cause du système communiste en soit, mais parce que l’association de nations amalgamées ne fonctionnait déjà plus depuis la fin des années 1970 de manière visible, et peut-être depuis la fin de l’ère stalinienne de façon plus latente. Gorbi s’est retrouvé dans la situation malencontreuse de vouloir refixer les fondations, il a révélé une maison en ruines avancées qui n’était plus soutenue que par les discours et la répression. En libérant la parole, en rendant les libertés et les droits, il a conduit à l’irréversible dislocation de l’Union soviétique.
La Russie est une très jeune nation. Elle a 30 ans. Ceux d’aujourd’hui n’ont aucun héritage direct de l’époque tsariste éteinte il y a plus de 100 ans, elle-même n’ayant pas vraiment eu le temps en 200 ou 300 ans d’imprégner l’ensemble du territoire vaste comme un huitième de la terre, sans être spécialement équipé pour asseoir un Etat surtout peuplé d’une mosaïque éclatée de peuples. La lignée des tsars d’essence allemande pour les plus marquant n’aura pas arrangé les choses non plus.
En 1917 la Russie était une nation hybride, en voie d’occidentalisation, qui a fini par basculer dans une utopie, occidentale elle aussi (le marxisme), mais surtout expérimentale, qui l’a fait disparaitre 74 ans durant au profit de l’internationaliste URSS. L’entité russe n’est revenue à la vie que par un accident de programme politique, la perestroïka. Mais là aussi c’était une nouvelle Russie sous une formule encore inédite. Pour faire une comparaison, je dirai que la France date de 1789. Elle a alors pris un nouveau visage qui s’est renforcé, mais c’est toujours la même ligne. Comme l’Angleterre actuelle existe depuis Cromwell et sa démocratie parlementaire. La Russie d’aujourd’hui est nouvelle sans aucun lien avec celles (je marque le pluriel exprès) d’avant, les deux précédentes étant elles-mêmes aux antipodes. Et à vraie dire cette Russie d’aujourd’hui n’a aucun lien avec Gorbatchev, président de l’URSS.
Gorbi avait manqué d’audace et de courage au dernier moment, pour substituer l’URSS à la Russie. Pour se substituer lui-même ou faire une transition correcte. Boris Eltsine, c’est un peu comme si le Congo se disloquait en 12 républiques, et les présidents des 12 conseils départementaux devenaient présidents de la république chacun chez lui, et que donc à Brazzaville on avait Bansimba Dieudonné, inconnu de tous, un simple pistonné par un sous-fifre du clan, qui devient chef de la principale puissance, damant le pion à toute la classe politique de la capitale. C’est ça l’audace de Eltsine effaçant Gorbatchev. Humiliant pour lui et jetant la Russie dans un avenir hasardeux. Il n’était pas taillé pour le job. Tous les deux hélas, puisque Eltsine choisi pour être un chef de conseil provincial ne s’est pas montré à la hauteur des hautes responsabilités qui incombaient à l’Etat successeur de l’URSS de fait, puis de droit. Le seul mérite de Elstine fut-il d’avoir choisi Poutine? Poutine était bien meilleur que les deux, je le concède. Mais les pleins pouvoirs l’ont corrompu: mégalomanie, sentiment d’avoir une mission divine, omnipotence, fusion de sa personne et de l’Etat… Eltsine aurait dû laisser une démocratie. Pas un homme. Erreur des jeunes nations. Qu’a fait Gorbi? rien. Il a laisser la suite se forger sans lui. J’ai dit que la Russie avait 30 ans? Sur le papier en effet, 31 ans le 8 décembre prochain pour la fédération de Russie. Dans les faits elle n’a que 22 ans et c’est une affreuse dictature qui essaie de faire revivre l’apparat qui avait soutenu l’URSS. Poutine essaie de remettre ce qui avait donné un semblant de nation à l’Union soviétique: références historiques fabriquées sur mesure, culte de puissance, héroïsme des chefs en forçant le trait (pas que lui-même, on y vénèr de nouveau Staline aussi là bas, présenté comme voisin de Nicolas II), rêves de grandeur… Tout un cinéma qui me fait dire que le pays n’a pas encore trouvé sa voie et une nouvelle Russie à surgir semble très probable. Je la souhaite vivement.
Gorbatchev? bof… Il a vu le problème, mais n’a pas su apporter les solutions viables. Poutine quant à lui, il utilise les mêmes formules qui ont fait s’écrouler l’URSS. Sa Russie s’écroulera aussi.
Bonne route. J’ai beaucoup appris de ton histoire vieux Gorbi.
Par Hervé Mahicka
Hervé Mahicka
Essayiste, énarque, spécialisé dans l’économie du développement et la gouvernance.



