Congo. Pérégrination d’un cinquantenaire

SOUVENIRS. En 1989 une conférence mondiale sur le SIDA annonçait que dans les 20 ans à venir la population africaine serait divisée par deux à cause du VIH SIDA. Objectif dévié, mais c’était le traumatisme de notre génération entrant dans le monde des adultes.

Des décès dus à cette maladie, il en tombait de partout autour de nous. La prévention déployée en masse nous traumatisait. Mais difficile de tenir les engagements. Les grossesses indésirés qui explosaient en milieux juvénile en témoignaient. A cette époque l’argent avait moins d’importance dans les relations homme/femme chez les jeunes. Enfin, je crois. On m’a déjà fait remarquer que c’était une question de milieu social. Mais je ne sais pas me prononcer sur ce sujet. Beaucoup de gens avaient du succès avec les femmes parce qu’ils avaient de la prestance, de la tchatche, du charisme, et pas d’argent. Mais il parait que chez les moins nantis, l’amour se monnayait déjà. Dire qu’une fille doit être entretenue par son copain m’aurait horrifié à l’époque, et diminué l’attrait pour celle-ci. Pourquoi s’enticher d’une crève-la-dalle si ça tue le romantisme?

Jusqu’en 1987, le recrutement était automatique à la fonction publique et dans les entreprises d’Etat pour tous les licenciés. Nous étions la génération à qui on demandait de se débrouiller par elle-même. La bourse d’étude était aussi remise en cause dès 1985. Le Congo était un des rares pays au monde à l’accorder automatiquement à tous ses bacheliers. C’était un dû, dans nos esprits. Mais voici qu’une génération au pouvoir, des fils de paysans qui sans ce coup de main n’y serait jamais arrivée, se montrait incapable de poursuivre cette assistance. Et avec arrogance! C’était la faute du programme d’ajustement structurel conclut avec le FMI nous disait-on. Réduction des dépenses publiques partout : éducation, santé, fonctionnement de l’Etat.

1987 était aussi l’année de l’introduction de l’obligation de visas pour aller en France. C’est vrai qu’on nous apposait juste un cachet d’entrée à Roissy, sans date fixée pour le retour. On rentrait quand on avait fini… Ou on ne rentrait pas simplement. Ne pensez pas que les gens ne voulaient déjà pas y aller en masse. A l’époque on se plaignait pour le prix du billet, pour l’hébergement. L’homme a tendance à trouver ses difficultés du moment insurmontables, jusqu’à ce que d’autres se posent à lui. Et là, celles d’hier deviennent de caprices de vierges. L’Allemagne fédéral était le dernier pays développé à nous accorder un droit de séjour sans visa. 1990 si je me rappelle. Nous étions des ados inquiets.

Les catégories sociales à l’époque n’étaient pas très marquées. Le régime communiste aidant, les enfants de présidents et de chauffeurs pouvaient fréquenter les mêmes établissement. Tous publics, tous gratuits. Mais il est vrai que les écoles en centre-ville étaient plus prisés par la bourgeoisie communiste et à l’intérieur, des clans et amitiés se formaient sur la base des référents sociaux. Tout le monde n’était pas invité aux anniversaires de tout le monde en somme. On ne parlait pas le même français, on n’avait pas les mêmes jouets, tout le monde n’avait pas voyagé… Beaucoup ignoraient d’ailleurs que les anniversaires donnaient lieu à des fêtes et la Saint Valentin était très confidentielle et propre à un certain milieu alors que d’apparence, vous êtes dans le même moule éducatif. C’était subtil.

Les quartiers n’étaient pas non plus aussi divisés par classes sociales. Ca n’a pas beaucoup changé de ce côté. Il y a des quartiers très pauvres, mais il n’est pas rare de trouver la villa splendide d’un surpuissant à côté d’un taudis. C’est spécifique à Brazzaville de voire les hommes les plus puissants du pays habiter Talangaï, Ouenzé, Mafouta… Brazzaville est aussi restée séparée en deux, quasiment depuis sa création, avec l’ouest, injustement appelé nord (C’est Mfilou le nord de Brazzaville en réalité) peuplé majoritairement des originaires du nord du pays et d’étrangers et un Est (dit sud), peuplé essentiellement des ressortissants du sud, avec pour ligne de front imaginaire, l’avenue de la paix (en réalité débordé de part et d’autre).

J’ai traversé cette avenue par initiative personnelle (et non avec les parents) pour la première fois à 15 ans. Une autre planète pour moi. J’habitais alors Diata. Mon dieu que j’ai kifé grave. C’est un ami de classe de 3e, à Mafoua Virgile, Okassa Raymond, que nous surnommions « machine de guerre » qui m’avait fait faire cette balade (si quelqu’un a de ses news, ça me fera plaisir). Je mangeais pour la première fois du poisson braisé dans la rue, je buvais une bière entière, je voyais des filles plus en liberté que chez nous, et quand je pris une cigarette, personne autour ne se montrait offusqué comme ç’aurait été le cas chez moi dans le « sud » (Est), qu’on me connaisse ou non. Depuis, j’avais gardé « le nord » pour m’amuser et le sud comme foyer. J’en connaissais tous les lieux de jouissance. C’était l’époque d’Ondongo Mokoua, la Cave de Fafi, le millionnaire et d’autres boites dont j’ai oublié le nom. Oh oui, J’étais un sacré fêtard.

Hervé Mahicka

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