
PARLONS-EN. République du Congo. En banlieue Nord de Brazzaville, au Stade de la Concorde de Kintélé, le 16 avril 2026, le Président Denis Sassou Nguesso a prêté serment pour un nouveau mandat de 5 ans, consécutif à son élection au scrutin présidentiel des 12 et 15 mars 2026. Dans son discours d’investiture, le Président Denis Sassou a décliné plusieurs mesures devant servir à l »accomplissement de son programme d’action pour le mandat 2026-2031.
De ces mesures, j’en épingle ici une. Cardinale. Elle consiste, d’après les mots du Président Denis Sassou Nguesso à « Amplifier la lutte contre les comportements déviants des agents de l’Etat ».
Cette mesure n’est pas accessoire. Elle est la condition sine qua non pour la réalisation de toutes les autres énoncées par le Président Denis Sassou Nguesso. Un programme peut être brillant sur le papier, élaboré par des bureaux d’études spécialisés nationaux ou étrangers. Mais, sans une administration publique qui respecte à la lettre les règles et les principes de son fonctionnement, la gestion saine de l’argent public, les usagers, les méthodes et les horaires de travail en vigueur, ce programme n’atteindra pas les espoirs escomptés. Il échouera dans les bureaux.
Dans le cas de la République du Congo, si la mesure dont il est question ne connaît pas une mise en œuvre sérieuse, forte et impartiale dès l’installation du Gouvernement rentrant, quoi que celui ci en fasse, il n’aura pas la marge de manœuvre nécessaire pour un bilan qu’il aurait voulu positif.
Ces comportements déviants des agents de l’Etat ne sont pas la spécificité de la République du Congo. Bon nombre des pays du Tiers Monde en souffrent. Ils sont à définir pour les guérir. Sans les hiérarchiser, sont à leur compte, les réseaux de corruption, les dessous de table et autres détournements de fonds. Il est signalé que pour obtenir un acte, un règlement financier, un marché public, l’usager paie la motivation. Il en résulte que les projets coûtent plus chers, les services de base devenant inaccessibles. Ainsi, chaque franc public détourné est un manque pour les écoles, les hôpitaux et d’autres infrastructures sociales.
L’absentéisme et les retards chroniques aux postes de travail sont là. Aux services travaillant selon le cycle de la journée continue, l’heure légale d’ouverture des portes, le matin, vacille entre 7h30 et 8 heures. Dans les faits, aux environs de 9-10 heures. La fermerture des bureaux à 15 heures, peu observée. Un dossier réalisable, sur trois jours, peut en prendre une à deux semaines. Le citoyen concerné par l’affaire multiple les allers retours, debourse des frais de transport, sacrifiant ses propres activités, surtout s’il exerce en profession libérale. En fin de compte, l’administration publique devient une machine à produire du découragement. Un guichet vide qui paralyse toute une chaîne.
Lorsque, dans les services, l’appartenance prime sur la compétence, des incompétents sont placés aux postes clés, avec le double effet que cela comporte. L’image du service se dégrade avec la baisse de la productivité et les agents méritants se démobilisent. Et l’on s’interroge sur la nécessité de bien travailler si l’avancement se joue ailleurs. Ceci étant, l’Etat se prive de ses cerveaux à même de contribuer au développement du pays.
Des situations de falsification des textes officiels sont répertoriés. Avec le sceau de l’Etat, on fabrique de l’illégalité légale. On attribue des marchés, des droits indus. La signature de l’autorité perd toute valeur. Même les textes authentiques deviennent suspects. C’est une attaque directe contre la souveraineté.
Dans les services des pièces d’état civil des Mairies et des Départements, plane un air de trafic. Celui-ci touche des cas d’extraits et actes de naissance livrés moyenant dessous de table. Aussi des mariages fictifs, des rajeunissements pour un concours, un recrutement, une prolongation de l’activité. Même le vieillissement pour une retraite. On crée des identités, on en efface d’autres, avec la conséquence que le fichier électoral est faussé, la fraude aux pensions, les infiltrations dans les fichiers du bureau de la solde.
En matière de marchés publics, les devis sont grossis pour prétendre à des commissions.Un système de
surfacturation organisée, parfois avant le lancement du projet. L’enrichissement, sans cause, de certains agents des régies financières et du Trésor public est étonnant. Des agents qui manipulent l’argent public affichent un patrimoine hors de l’ordinaire. Villas, parc autos, sociétés écrans s’empilent alors que les revenus officiels sont connus. Ce signal visible détruit la confiance. Il installe l’idée que la richesse rapide passe par la prédation des flux publics, incarnés par les impôts, les douanes, les transferts, les dépôts et les décaissements.
La violation du principe d’équité de mise à la retraite existe, avec une tendance non convainquante des dérogations pour préserver des réseaux d’autant plus que le pays, source intarissable de ressources humaines, ne pourrait manquer de citoyens pour combler les vides dues au départ à la retraite. La loi fixe un âge. Mais l’application est à géométrie variable. Des agents fictifs perçoivent des salaires. Certains même, après leur mort. Une situation à l’origine d’une triple injustice. Injustice pour les jeunes diplômés qui ne trouvent pas de poste parce que les anciens ne partent pas. Injustice pour l’agent honnête brutalement mis dehors. Injustice pour le Trésor qui paie des morts. C’est la prime à la combine et la punition du mérite. Ce qui mine le pacte social de la Fonction publique.
Amplifier la lutte contre les comportements déviants des agents de l’Etat ne peut plus vouloir dire faire comme avant. Les comportements dénoncés forment un système. La surfacturation crée l’argent sale. L’affaiblissement du contrôle permet de le cacher. L’enrichissement visible prouve qu’il circule. La falsification et le trafic d’état civil fournissent les faux papiers pour le blanchir. L’absentéisme et les nominations subjectives garantissent que personne ne posera de questions. L’iniquité dans la retraite montre que la règle ne s’applique pas à tous.
Ainsi, amplifier la lutte contre les comportements déviants des agents de l’Etat, repose sur trois objectifs appelés à rendre le contrôle inévitable, la sanction certaine et l’impunité impossible. Aussi faudrait-il activer, avec tout le volontarisme possible des pouvoirs publics, les leviers concrets d’amplification de la lutte. Ceci étant, rendre au Contrôle d’Etat et à l’Inspection Générale d’Etat leurs prérogatives classiques, sans atermoiement. Un contrôle qui demande la permission n’est plus un contrôle. L’Inspection Générale d’Etat doit redevenir la peur des prédateurs et la protection des honnêtes.
Par ailleurs, activer les enquêtes, en leur adjoignant la légalité qu’il faudrait, pour vérifier l’origine des fonds d’acquisition douteuse des patrimoines et les trains de vie exagérée. Une opération qui ne devrait plus être un tabou pour tous les agents de la Fonction Publique suspectés.
Dans la même logique, trouver des mécanismes légaux pour casser la surfacturation à la source et procéder à la sécurisation de la signature de l’Etat et l’identité des citoyens. Rétablir l’équité de mise à la retraite. S’impose l’audit du fichier de la solde pour l’expurger des agents décédés, démissionnaires et de ceux ayant dépassé l’âge légal sans dérogation formelle. Viser également ceux qui sont installés, aussi bien sur le territoire national qu’à l’étranger, perçoivent des salaires sans les justifier par le travail.
. Toute prolongation, au-delà de l’âge légal, devrait être motivée par nécessité de service, signée du Premier Ministre Chef du Gouvernement, publiée au Journal Officiel, et limitée à deux ans non, renouvelables, si cette disposition n’a pas cours. Le fichier de la solde doit intégrer les paiements de salaires, avec bulletins de paie, des personnels des Institutions de la République dont les dirigeants pour en finir avec les paiement en espèces, source d’évasions financières.
La requalification de l’identification des véhicules publics est devenue une nécessité absolue. Revenir à l’immatriculation des véhicules d’Etat en jaune, ceux de l’armée en rouge. C’est une mesure de discipline et de transparence. Elle a une portée symbolique. Le bien public s’affiche. Il ne se confond pas avec le bien privé. Au travers de cette formule, l’Etat réaffirme que ses véhicules ne sont pas des avantages personnels.
Tout citoyen, tout policier, tout inspecteur peut identifier immédiatement un usage abusif, tel un véhicule à marque jaune sur un chantier privé le dimanche, un véhicule marqué rouge, hors mission, transportant des marchandises ou une plaque banalisée sur un véhicule de fonction.
De l’ensemble des points énoncés par le Président Denis Sassou Nguesso, au Stade de la Concorde de Kintélé, aux fins de promouvoir le développement de la République du Congo, le bilan positif réside à 50% dans l’effort de mise en place d’une administration publique saine et efficace aux agents mus par des valeurs l’éthique. Les dirigeants se constituant en exemples à suivre.
La lutte contre les comportements déviants des agents de l’Etat n’est pas une politique sectorielle. C’est l’infrastructure de toutes les politiques. Corruption, absentéisme, nominations subjectives, falsification, détournements de fonds, trafic d’état civil, surfacturation, enrichissement suspect, iniquité de la retraite, usage privé des biens publics, une chaîne de maux qui doit être brisée partout et en même temps.
Paris 21 avril 2026
Ouabari Mariotti
Ancien Ministre de la Justice
République du Congo