Une nouvelle révolution industrielle ?

Une nouvelle révolution industrielle ?

TRIBUNE ECO. L’intelligence artificielle pourrait rivaliser avec la vapeur, l’électricité et l’informatique, mais l’histoire semble montrer que nous n’en verrons pas immédiatement tous les effets économiques. La révolution industrielle, qui a débuté en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe siècle, s’est accompagnée de la première vague technologique qui a transformé le système économique. Les siècles suivants ont été marqués par d’autres révolutions, chacune associée à de nouvelles formes de technologie. Quelles leçons pouvons-nous en tirer au sujet des avancées technologiques rapides que nous connaissons aujourd’hui ? Le débat public sur les nouvelles technologies actuelles se cristallise autour de visions d’un avenir éblouissant où l’intelligence artificielle (IA) permettra des percées scientifiques extraordinaires ou au contraire d’un futur dystopique où les travailleurs, devenus obsolètes, s’efforceront de survivre aux côtés d’une élite technologique prospère. Mais l’avènement du chemin de fer et des machines à vapeur au XIXe siècle ou des technologies de l’information et des communications (TIC) à la fin du XXe siècle ont suscité des espoirs et des craintes tout aussi profonds. L’économie et l’histoire nous enseignent pourtant qu’il faut se garder de toute prédiction radicale concernant l’évolution technologique. Les principes économiques de base incitent à envisager avec optimisme les effets de la technologie sur la croissance et les niveaux de vie. En améliorant la productivité des travailleurs, la technologie peut stimuler la demande de main-d’œuvre, entraînant expansion de l’économie et augmentation des salaires. Les progrès matériels obtenus au fil des siècles valident très largement ce scénario idyllique. Les vagues technologiques des 200 dernières années n’ont pas conduit à une montée constante du chômage. Il ne resterait sinon plus qu’une poignée de travailleurs effectuant un nombre toujours plus réduit de tâches. Voilà pour le tableau général, mais certains facteurs compliquent considérablement la donne. L’une des questions qui reviennent souvent à propos des révolutions industrielles antérieures est celle du rythme auquel une nouvelle technologie produit des effets. Technologie d’application générale La première révolution industrielle a eu des répercussions économiques importantes en raison de l’apparition d’une nouvelle technologie multi-usage, la vapeur. Contrairement à des fours à pain plus performants, qui permettent simplement aux boulangers de travailler plus efficacement, les technologies d’application générale ont de nombreuses utilisations possibles et engendrent des gains de productivité à l’échelle de toute l’économie. À partir de la fin du XIXe siècle, la deuxième révolution industrielle a introduit une autre technologie de ce type, l’électricité. Et à la fin du siècle suivant, la troisième révolution industrielle a marqué l’avènement des TIC. Les révolutions industrielles s’accompagnent aussi de ce que l’on a appelé l’« invention d’une méthode d’invention ». Pendant la première révolution industrielle, le défi avait été de trouver comment passer du savoir scientifique à la création de produits utiles. Parce qu’elle offre fondamentalement de nouvelles possibilités de produire des biens et des services et qu’elle a de multiples applications dans de nombreux domaines, il est probable que l’IA constitue elle aussi une technologie d’application générale. Et comme elle fait intervenir de nouvelles manières de trouver des idées, elle est en elle-même une nouvelle méthode d’invention. Il se pourrait bien que cette quatrième révolution industrielle opère une véritable rupture, à l’instar de celles qui l’ont précédée. La polyvalence est essentielle pour qu’il y ait révolution industrielle, mais combien de temps faut-il à une nouvelle technologie pour produire des effets ? D’après l’historien de l’économie Nicholas Crafts, les retombées de la révolution de la machine à vapeur du XIXe siècle ont été plus lentes et plus modestes qu’on ne le pensait jusqu’alors : les bénéfices ne sont apparus qu’après 1830. Au début, en effet, les secteurs utilisant cette innovation ne représentaient qu’une petite fraction de l’économie, et ne pouvaient donc pas générer de gains de productivité spectaculaires. En outre, il faut une vaste réorganisation de l’économie pour pouvoir récolter tous les fruits d’une technologie polyvalente et cela prend du temps. L’exploitation de la vapeur a nécessité de déplacer le travail vers les usines, l’électrification, de repenser les chaînes de production et les TIC, de redéfinir les fonctions administratives dans les entreprises. Le paradoxe de Solow Ce constat devrait atténuer la déception souvent suscitée par les chiffres récents de la productivité. L’un des pionniers de l’économie de la croissance, Robert Solow s’étonnait que l’on voie des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Ce « paradoxe de Solow » renvoie au fait que, malgré l’arrivée des ordinateurs et des nouvelles technologies des communications, les gains de productivité mesurés à la fin du XXe siècle étaient au mieux assez médiocres. À en juger par l’expérience de la première révolution industrielle, il est excessivement optimiste d’espérer que les nouvelles technologies produisent des résultats immédiats. Si on les compare avec les premières retombées de la machine à vapeur, la vitesse et l’ampleur des gains de productivité liés aux TIC sont en réalité sans équivalent dans l’histoire. Il ne fait aucun doute que nous avons mieux su exploiter le potentiel économique des dernières technologies. Même si, depuis des siècles, l’expansion économique et l’élévation des niveaux de vie sont à mettre au crédit des nouvelles technologies, notamment aux progrès réalisés du côté de l’offre, toute une série de facteurs influencent la croissance à court terme. Pour certains économistes, l’atonie de la croissance des dernières décennies résulte d’une faible demande, surtout depuis la crise financière mondiale du début des années 2000. Mais il semblerait que même l’amélioration de l’offre qui a sous-tendu la croissance économique durable des 200 dernières années soit un défi plus difficile à relever aujourd’hui. Pour l’économiste Robert Gordon, des innovations comme l’éclairage électrique et l’eau courante, qui ont eu des conséquences considérables sur la vie quotidienne et l’économie au XXe siècle, étaient les fruits de la technologie les plus faciles à cueillir — et il n’en reste plus beaucoup à récolter. L’histoire laisse-t-elle penser que l’IA pourrait nous sortir de cette impasse ? Malgré les progrès fulgurants des dernières années, cette technologie n’en est encore qu’à ses débuts. Et c’est sans doute aussi le cas pour ses applications pratiques en économie. Jusqu’à présent, la contribution de l’IA à la productivité a été modeste, au point que certains parlent déjà d’un « paradoxe de la productivité ». Pourtant, comme dans le