Côte d’Ivoire. Compétence, légitimité et procès en clanisme

PARLONS-EN. La nomination d’un parent du chef de l’État à une haute fonction publique suscite presque mécaniquement, en Afrique, des accusations de « gestion clanique du pouvoir ». En Côte d’Ivoire, la désignation d’un vice-premier ministre apparenté au président de la République n’a pas échappé à cette lecture morale, souvent émotionnelle, rarement analytique. Pourtant, une démocratie adulte ne devrait pas s’arrêter à l’arbre de la parenté, mais examiner la forêt des compétences, de la légalité et de la responsabilité politique. La première question sérieuse n’est pas « de qui est-il le frère ? », mais « a-t-il les compétences requises pour exercer la fonction ? ». Dans tous les systèmes politiques mûrs, la légitimité d’un responsable public repose sur trois piliers : la conformité juridique de sa nomination, son aptitude technique et politique, et l’évaluation populaire de son action. La parenté, en soi, n’est ni un délit ni une incapacité. Les exemples internationaux sont éclairants. Aux États-Unis, Robert Kennedy fut ministre de la Justice sous la présidence de son frère John F. Kennedy. Son action contre la mafia et pour les droits civiques demeure l’une des plus marquantes du XXᵉ siècle américain. Personne ne peut sérieusement soutenir que son bilan se résume à un lien familial. En Pologne, les frères Kaczyński ont occupé simultanément les plus hautes fonctions de l’État (président et Premier ministre), dans un cadre constitutionnel et électoral parfaitement assumé. À Cuba, les frères Castro ont dirigé le pays pendant des décennies, avec une continuité idéologique revendiquée, que l’on peut critiquer politiquement mais difficilement réduire à un simple népotisme primaire. Même en Afrique, les cas du Togo ou du Gabon montrent que le problème réel n’est pas la filiation, mais la qualité de la gouvernance, la transparence et l’alternance. Il faut donc distinguer deux notions souvent confondues : – le népotisme, qui consiste à nommer un proche en l’absence de compétence ou en violation des règles ; – la parenté assumée, lorsqu’un responsable est nommé parce qu’il répond à un profil politique précis, dans un cadre légal, et sous le regard du suffrage universel. Un parti politique, une majorité au pouvoir, n’est pas une ONG morale : c’est une organisation de conquête et d’exercice du pouvoir. Elle est jugée non sur la pureté supposée de ses choix internes, mais sur les résultats obtenus et le verdict des urnes. Si le peuple estime que les nominations traduisent une dérive clanique, il sanctionne. S’il estime que les hommes choisis sont efficaces, il reconduit. Plafonner la carrière politique d’un individu au seul motif de sa parenté avec le chef de l’État, indépendamment de ses compétences, de son parcours et de ses résultats, constitue une autre forme d’injustice, tout aussi condamnable que le favoritisme aveugle. Ce n’est plus de l’éthique politique, c’est une discrimination déguisée. Enfin, il appartient à l’opposition de faire son travail là où il est attendu : non pas dans l’indignation automatique, mais dans la confrontation des projets, l’analyse des politiques publiques et la préparation d’une alternative crédible. La démocratie ne progresse pas quand on moralise à outrance les liens familiaux ; elle progresse quand on élève le débat du registre émotionnel au registre institutionnel. L’Afrique gagnerait à sortir de la politique du soupçon permanent pour entrer dans celle de la responsabilité et de la performance. Par Jean BoninPresident de FIER. Conseiller municipal et juriste. Membre du cabinet d’avocats Serres et associés.