Congo : chronique d’une adjudication fantôme et d’une gouvernance moribonde qui confirme la faillite ( lecture en 4 minutes )

Congo : chronique d’une adjudication fantôme et d’une gouvernance moribonde qui confirme la faillite ( lecture en 4 minutes )

PARLONS-EN. Le 19 août 2025, le Trésor public congolais a organisé une adjudication de Bons du Trésor Assimilables (BTA) censée rapporter dix milliards de francs CFA. Les résultats consignés dans le communiqué n°000403/MFBPP/DGT/DGAT/DOBM/SOMD publié, le 21 août 2025 pour le ministre des finances et par ordre, le D.G du trésor, tient de la farce tragique : à peine cent cinquante-trois millions ont été soumissionnés, soit un ridicule 1,53 % du montant recherché. Et de ce montant déjà dérisoire, rien n’a été servi. Le marché a tourné le dos, et l’État, obstiné, a préféré tout annuler plutôt que d’affronter la réalité du prix auquel il est désormais contraint de se financer. La scène est surréaliste. Sur vingt-cinq spécialistes en valeurs du Trésor (SVT) théoriquement agréés pour animer le marché, seuls quatre se sont manifestés. Les quelques propositions qui sont tombées plaçaient le coût du risque souverain congolais entre 6,5 et 8 %. Mais, dans un geste qui tient plus de l’aveuglement politique que de la rationalité financière, le Trésor a fixé un taux limite à zéro. Un taux nul, comme si le risque Congo ne valait rien, comme si les investisseurs pouvaient encore accepter de prêter gratuitement à un État dont la réputation est déjà ternie par l’endettement opaque, les scandales financiers et les retards de paiement. En agissant ainsi, l’émetteur s’est sabordé lui-même : plutôt que de reconnaître le prix réel du marché, il a décrété l’inexistence de ce marché. Ce fiasco n’est pas anecdotique, il est révélateur. Il traduit une rupture profonde de confiance. Quand le Trésor d’un pays n’arrive plus à lever le moindre franc sur son marché domestique, c’est le signal d’une défiance systémique. Le peu d’institutions qui ont osé soumissionner l’ont fait à des conditions raisonnables compte tenu du risque, mais la réponse du Trésor a été un refus catégorique, un déni pur et simple. Ainsi, le Congo envoie à ses partenaires financiers et à ses bailleurs un message catastrophique : il ne veut pas, ou ne peut pas, affronter la vérité du prix de sa dette. Les conséquences d’un tel blocage sont multiples. D’abord, la crédibilité de la signature souveraine s’effondre. Si les banques, les assurances congolaises et même la BSCA qui est montée en puissance depuis bientôt trois ans, rechignent à prêter à l’État aujourd’hui, comment convaincre des investisseurs extérieurs de le faire ? Ensuite, l’échec fragilise le système bancaire local, pris en étau entre des besoins massifs de refinancement du Trésor et l’impossibilité d’y répondre sans rémunération décente. Enfin, l’impasse budgétaire s’aggrave : faute de financement par le marché, le gouvernement sera tenté de se tourner vers la planche à billets ou vers des arrangements opaques avec des partenaires extérieurs, au prix d’une dépendance accrue et d’une perte de souveraineté économique. Ce qui choque le plus dans cet épisode, ce n’est pas seulement la faiblesse des soumissions mais l’entêtement du Trésor à préférer l’humiliation du zéro servi plutôt que d’assumer que le pays doit désormais se financer autour de 7 ou 8 %. Cette obstination est un scandale en soi. Elle illustre une gouvernance financière autiste, incapable d’admettre l’évidence, préférant nier le marché plutôt que de l’écouter. C’est un choix politique de façade : masquer la réalité du coût de la dette en proclamant une adjudication blanche, comme si l’absence de transaction effaçait le problème. En vérité, elle le grossit. Nous ne sommes plus dans l’anecdote technique mais au seuil d’une crise obligataire congolaise. Un État qui ne parvient plus à lever de l’argent sur son propre marché est un État en détresse de trésorerie. L’épisode du 19 août signe un point de bascule. Le marché congolais des titres publics, déjà fragile, bascule dans l’inopérant. Sans une réforme radicale — transparence accrue, acceptation de taux réalistes, élargissement de la base d’investisseurs —, le pays risque de se retrouver totalement exclu de son propre marché, condamné à mendier ailleurs à des conditions encore plus douloureuses. Il faut dire les choses comme elles sont : cette adjudication fantôme est un scandale d’État. Elle dévoile le gouffre entre un Trésor qui vit dans l’illusion et des investisseurs qui, eux, savent que le risque Congo a un prix. Ce prix, l’État refuse de l’assumer. Et dans ce refus s’esquisse une faillite larvée, une perte de confiance généralisée, une fragilisation de la monnaie commune de la CEMAC. Car si un État membre est incapable de lever le moindre franc CFA sur son marché, c’est toute l’union monétaire qui vacille. Le 19 août 2025 restera dans l’histoire financière congolaise comme le jour où le masque est tombé : derrière les communiqués ronflants et les discours sur la maîtrise budgétaire, il ne reste que le vide. Le marché a parlé, et il a dit non. Le Trésor a répondu par le silence. Entre les deux, le gouffre s’ouvre. Pourtant, le Congo n’est pas pauvre. Mais, les méchants – dignitaires préfèrent le piller pour se constituer un trésor de guerre ou investir dans l’immobilier et ailleurs à leur propre compte, témoin : les building qui poussent au quotidien çà et là. Bref, c’est la conséquence du manque de sanctions et de confier des responsabilités aux incompétents Ghys Fortuné BEMBA DOMBE

Congo : la saga dans l’appareil de sécurité jusqu’à la faillite actuelle (lecture en 5 min)

Congo : la saga dans l’appareil de sécurité jusqu’à la faillite actuelle (lecture en 5 min)

PARLONS-EN. Le 18 mars 1977, le président Marien Ngouabi est assassiné à Brazzaville. Cet assassinat est attribué à tort ou à raison au trio, Denis Sassou Nguesso accusé d’avoir désorganisé les services de sécurité, son directeur de cabinet, Florent Ntsiba et Justin Itihi Lékoundzou Ossé Etumba. Dans la foulée, un comité militaire du parti (CMP) est mis sur pied pour gérer le Congo. Le véhicule sécuritaire déjà éprouvé, s’enfonce définitivement. Faisant suite au Front de Libération l’Enclave du Cabinda (FLEC) qui menace d’attaquer le CFCO et aux indices d’atteinte à sa vie, le président Marien Ngouabi, nomme Denis Sassou Nguesso ministre de la défense cumulativement avec ses fonctions de président de la commission permanente à l’armée. Cette décision issue de la dissolution de la police et de la gendarmerie en 1972 a abouti à créer d’abords une Direction Générale des Services de Sécurité (DGSS) coordonnant la totalité des services d’intelligence de l’armée, de la police et de la défunte gendarmerie. Le commandant Sassou, alors numéro deux de l’état-major spécial révolutionnaire a des ambitions sur le trône. Le capitaine Jean-Michel EBAKA alors nommé sécrétaire général de la documentation auprès de la DGSS est remplacé par IBARA Denis. Pour mener à bien ses ambitions, le commandant Sassou désorganise les services de sécurité en envoyant les siens en formation en Algérie, Roumanie, etc. A la chute de Marien, il rappelle Emmanuel Ngouolondélé Mongo de Paris pour succéder à IBARA Denis. Progressivement, il positionne ces pions envoyés çà et là. Dans la foulée, sont pris, le décret n°77/549 du 3 novembre 1977 qui crée la Direction Générale de la Sécurité d’État (DGSE) en remplacement de la DGSS. D’autres décrets vont suivre. Ainsi, le 16 janvier 1978, il y a la création du bataillon autonome de la sécurité présidentielle par décret n°78-017 du 16 janvier 1978 (JO 1978-02). 3 mars 1978, le lieutenant Etienne Ngoma est nommé directeur des services extérieurs de la DGSE par décret n°78-161 du 3 mars 1978. Il sera promu plus tard DG de la police nationale en 1991, après avoir dirigé le commandement de la Zone Autonome de Brazzaville dans l’intervalle. Pour sa part, NGouélondélé-Mongo Emmanuel est confirmé dans ses fonctions de directeur général de la Sécurité d’État par le décret n°78-157 du 3 mars 1978 avec pour adjoint, le capitaine Gustave ZOULA nommé par décret n°78-159 du 3 /03/1978. Quatorze (14) mois après sa création, le bataillon autonome de la sécurité présidentielle est dissous par décret n°79 -119 du 20 mars 1979 pour être recomposé autrement. A partir de 1983, les nouveaux décrets d’application font largement évoluer la DGSE. En effet, la DGSE nouvelle version est refondée par le décret n°166/83 et son décret d’application n°167/83 du 2 mars 1983. Il faut dire que l’ancienne DGSE créée en 1978 sur les cendre de la DGSS née elle-même des suite de la dissolution de la gendarmerie en 1970 avec le coup d’État de Siroko kinganga et de la dissolution de la police avec le coup d’État de Ange Diawara portait trop de compétences internes non acquises à la cause du nouveau pouvoir. La nouvelle DGSE sera dirigée par le capitaine Emmanuel ELENGA et les services de police par le capitaine Antoine Makouangou. En 1984, ce sont les magistrats Olanzobo-Ekobiyoa Jean-Marie et Ossombi Odilon qui sont appelés en renfort de compétences et de capacité de la DGSE. Suspectant Florent Tsiba de vouloir le renverser via le Front de Libération des Batékés et Bangangoulous (FROLIBABA), M. Sassou « cole », Camille Oko à Emmanuel Ngouélondele en lui octroyant le poste de chef des services techniques de la DGSE. Il faut attendre la conférence nationale de 1991 et son décret n°91-680 du 22 juin 1991 qui voit la dissolution de la Direction Générale de la sécurité d’État. Le premier ministre, André Milongo, nomme, Joseph Miegakanda, directeur général de la surveillance du territoire (décret n°91-871du 13 novembre 1991) et Étienne Ngoma, directeur général de la police nationale. Il faut dire ici que finalement trois appareils de sécurité civile auront alors survécus : les Renseignements généraux de la police nationale, la direction générale de la surveillance du territoire et la direction générale des renseignements extérieurs. L’arrivée du Professeur Pascal Lissouba En 1992, le Congo connaît les élections présidentielles les plus transparentes de son histoire. M. Lissouba aidé par M. Sassou accède à la magistrature suprême. Mais il trahit son bienfaiteur Sassou en marchant sur les accords de gouvernance. Dans la psychose d’être tué comme Ngouabi, Lissouba impose une toute autre logique de remplacement ethno-tribal à très grande échelle. Désormais, la Direction Générale de la Surveillance du Territoire prend le relais, chapeautée par l’État-major particulier du président structuré autour du Général Ngouélondélé (décret n° 93-088 du 23 avril 1993), secondé par le Colonel MONGO Joseph (décret n° 93-189 du 21 mai 1993), puis le Chef de la sécurité présidentielle IBALA Yves Marcel (décret n° 93-192 du 21 mai 1993) et son adjoint, Lt-Col MBAOU Ferdinand (décret n° 95-44 du 18 février 1995). Un Chef du service de la protection rapprochée Antoine MABONGHOT, complète ce dispositif nommé par le décret n° 95-49 du 24 février 1995. Vont être promus à la police, à la tête des renseignements généraux le colonel Albert NGOTO (décret 96-263 du 4 juin 1996) et à la DGST entre autres : Colonel Kombo Jacques. A la DGST ce sont le colonel Thomas BIKINDOU, Lieutenants-colonels OPENDA-NDEACKA et KAYA-MAMPASSI qui sont promus (décret n° 96-266 du 6 juin 1996). Les colonels Athanase MOUSSOUNGOU (décret n° 95-151), Augustin NGOLÉ (décret n° 94-605 du 22 octobre 1994), LEBBE Georges, NGOUMBA Gaston-Joseph reconduit dans la gestion des transmissions et d’écoutes téléphoniques avant d’être récupéré à sa retraite par Pierre Oba pour ses missions privées, MOINAMONZO Jean-Jacques-Frédéric, OWARO-TONGO Michel, MABOUESSA Joseph, MOKANDA Joseph, etc. (la suite lundi 25/08/25) Ghys Fortuné BEMBA DOMBE

Le Congo Brazzaville de Sassou au bord de la faillite

Le Congo Brazzaville de Sassou au bord de la faillite

La République du Congo, troisième plus gros producteur de pétrole d’Afrique Subsaharienne, est au coeur de nombreux détournements. Un rapport de Global Witness En juillet 2019, le pays a reçu plusieurs millions de dollars du FMI dans le cadre de son quatrième plan de sauvetage dans des conditions troubles, rappel l’ONG Global Witness.  Au cœur de cette économie chancelante et pétro-dépendante se trouve la société pétrolière nationale SNPC, véritable boîte noire en proie à des scandales de corruption depuis sa constitution en 1998. Des revenus pétroliers rétrécis Sous la pression du FMI, certains comptes et contrats pétroliers jusque-là dissimulés ont enfin été dévoilés au grand jour. Notre analyse exclusive de ces documents permet de mieux comprendre pourquoi le Congo perçoit d’aussi maigres revenus pétroliers – l’équivalent en dollars de moins de 3 % de sa production totale de pétrole et de gaz en 2017, selon l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE). Nous révélons d’apparentes pratiques commerciales abusives utilisées par les sociétés pétrolières étrangères et des millions de dollars de fonds manquants. Nous faisons notamment ressortir les éléments suivants : La SNPC supporte un passif s’élevant à 3,3 milliards de dollars adossée au pétrole, jusqu’à la dissimulé et qui pourrait élever le total de la dette publique du Congo à près de 13 milliards de dollars – soit plus d’un tiers supplémentaire par rapport aux dernières estimations du FMI Sur cette somme, fin 2018 la SNPC devait 2,7 milliards de dollars (l’équivalent de 24 % du PIB congolais) à des géants pétroliers, dont Total, Chevron et Eni. Ce passif représente principalement des coûts opérationnels couverts par ces majors pour le compte de l’entreprise d’Etat. Néanmoins, notre analyse expose que ces sociétés peuvent recouvrer un vaste éventail de dépenses, dont les salaires et cotisations de retraite des employés, leurs frais médicaux, de transports, communications, logement ou encore les frais de scolarité de leurs enfants. Elf, le prédécesseur de Total, est même parvenu à faire passer un « bonus de signature » de 50 millions de dollars – une commission unique versée à la signature d’un contrat, et représentant une source importante de revenus pétroliers pour l’Etat – comme l’un de ses frais, et donc à facturer au Congo des intérêts sur ce soi-disant « prêt ». Il semble effectivement que les représentants de l’Etat auraient consenti à subventionner les frais généraux de certaines des plus grosses compagnies pétrolières du monde. Eni, géant pétrolier italien coté en bourse, aurait passé plus de 280 millions de dollars de dettes de la SNPC par pertes et profits dans le cadre de renouvellement des permis ; ce dernier fait justement l’objet d’une enquête pour corruption menée par le parquet de Milan et d’une récente investigation de Global Witness. Notre analyse soulève d’autres questions importantes sur ces accords et les arguments commerciaux pouvant justifier cette apparente annulation de dette. Entre 2016 et 2018, 156 millions de dollars de dividendes destinés à l’Etat congolais – l’unique actionnaire de la SNPC – semblent avoir disparu. Où est passé cet argent ? Fin 2018, des entités principalement non-identifiées devaient 1,18 milliard de dollars à la SNPC – soit davantage que son chiffre d’affaires annuel. À qui la SNPC a-t-elle prêté de l’argent, et pourquoi ? Immenses réserves De manière générale, notre enquête permet de mieux comprendre les flux financiers et pétroliers dans l’une des kleptocraties les plus durables du monde. Nous y livrons un éclairage unique sur les rouages internes d’une société pétrolière nationale, des entreprises généralement opaques qui contrôlent une énorme 90 % de réserves mondiales connues. Nous exhortons le gouvernement congolais et le FMI à examiner méticuleusement le passif de la SNPC lors des prochaines planifications budgétaires, et notamment des éventuelles analyses de viabilité de la dette. Le FMI, le comité national de l’ITIE ainsi que les autorités et les citoyens congolais devraient exiger que la SNPC fasse preuve de clarté sur le recouvrement des sommes dues et prêtées par l’entreprise d’Etat, ainsi que sur les millions de dollars manquants. Les responsables congolais devraient réviser et, s’il y a lieu, renégocier tout contrat de partage de la production jugé caduc et inéquitable, et soumettre tous les coûts facturés à la SNPC par les sociétés pétrolières internationales à un audit public indépendant. Retrouvez cet article sur Mondafrique.com

Leçons et défis dix ans après la faillite de Lehman Brothers

Leçons et défis dix ans après la faillite de Lehman Brothers

La crise financière mondiale demeure l’un des événements déterminants de notre époque; elle marquera à jamais la génération qui l’a vécue. Les retombées de la crise — coûts économiques élevés pour la population, amertume à la vue des banques renflouées et des banquiers jouissant de l’impunité à une époque où les salaires réels continuaient à stagner — font partie des principaux facteurs qui expliquent la forte réaction contre la mondialisation, particulièrement dans les pays avancés, ainsi que l’érosion de la confiance dans l’État et d’autres institutions. En ce sens, la crise a étendu un long nuage sombre qui ne semble pas vouloir s’estomper de sitôt. Pourtant, le dixième anniversaire de l’effondrement de Lehman Brothers — un événement incroyable, comme je l’ai dit un jour — donne l’occasion d’évaluer notre réponse à la crise au cours de la dernière décennie. La chute précipitée de Lehman Brothers a entraîné un assaut général contre le système financier, conduisant à une crise systémique. Au total, vingt-quatre pays ont été victimes de crises bancaires et, dans la plupart d’entre eux, l’activité économique n’est pas encore revenue à la normale. Selon une étude, l’Américain moyen perdra 70 000 dollars de son revenu sur la durée de sa vie à cause de la crise. Les pouvoirs publics continuent de s’en ressentir aussi. Dans les pays avancés, la dette publique a augmenté de plus de 30 points de pourcentage du PIB, à cause de la faiblesse d’une économie qu’il fallait stimuler et du sauvetage des banques en difficulté. Aujourd’hui, les sources de tension semblent évidentes, mais elles l’étaient moins à l’époque. La plupart des économistes n’ont pas su prédire l’avènement de la crise. C’est une leçon en comportement de groupe qui donne à réfléchir. Quelles étaient ces sources de tension ? Essentiellement, l’innovation financière qui a largement surpassé la réglementation et le contrôle. Les institutions financières—surtout aux États-Unis et en Europe—ont commencé à prendre énormément de risques téméraires, notamment en comptant moins sur les dépôts classiques et davantage sur le financement à court terme, en abaissant considérablement les normes d’octroi de prêt, en sortant les prêts hors des bilans par le biais de titrisations opaques et, plus généralement, en déplaçant leurs activités vers les recoins cachés du secteur financier, moins soumis à la surveillance réglementaire. Par exemple, la part de marché des prêts hypothécaires à risque aux États-Unis représentait 40 % de l’ensemble des titres adossés à des créances hypothécaires en 2006, contre presque rien au début des années 1990. La mondialisation croissante des services bancaires et financiers a entraîné, à son tour, une propagation rapide et dangereuse de la crise. Les banques européennes ont été les principaux acheteurs de titres américains adossés à des créances hypothécaires. En même temps, l’introduction de l’euro a déclenché d’importants flux de capitaux vers la périphérie de la zone euro, à mesure que les coûts d’emprunt diminuaient. Ces flux ont été financés par des banques du cœur de la zone euro—encore un facteur de contagion financière. La mondialisation a également contribué au problème par le biais de l’arbitrage réglementaire : les institutions financières ont été en mesure d’exiger un allégement de leur contrôle en menaçant de s’établir dans des pays où la réglementation leur était plus favorable. Si la réaction à ces risques antérieurs à la crise a été inadéquate, je dirais que la réponse immédiate à la crise fut impressionnante. Les gouvernements des principaux pays du G20 ont coordonné leurs politiques à l’échelle mondiale. Les pays souffrant de problèmes bancaires ont limité le frein exercé par leur secteur financier sur l’économie réelle, grâce notamment à des apports de capitaux, à des garanties de dette et à des achats d’actifs. Les banques centrales ont réduit les taux directeurs et se sont ensuite aventurées en dehors des sentiers battus en adoptant des politiques monétaires non conventionnelles. Les gouvernements ont soutenu la demande au moyen de vastes programmes de relance budgétaire. Le FMI a joué son rôle aussi, en demandant à ses pays membres d’accroître considérablement ses ressources financières : ainsi, il a pu engager près de 500 milliards de dollars en faveur des pays touchés par la crise. Nous avons également injecté un montant sans précédent de 250 milliards de dollars de liquidités dans le système mondial. Nous avons modernisé nos mécanismes de prêt pour répondre plus rapidement et plus souplement aux besoins des pays—notamment en offrant des taux d’intérêt zéro sur les prêts aux pays à faible revenu. Nous avons aussi repensé fondamentalement notre approche de la macroéconomie afin de mieux maîtriser ce que nous avions tous négligé, y compris les liens complexes entre le secteur financier et l’économie réelle. Ensemble, ces politiques économiques—dans le contexte d’une action internationale collective—ont largement fonctionné dans la mesure où le pire a été évité. Rien n’était certain; dans le sillage immédiat de l’effondrement de Lehman, nous faisions vraiment face à l’abîme. Incroyable, en effet… Les politiques économiques ont également remédié aux erreurs à l’origine de la crise. Les positions de fonds propres et de liquidités des banques sont beaucoup plus saines. Les entités hors bilan ont été réduites et placées sous l’égide de la réglementation. Les grandes banques doivent observer une réglementation plus stricte et l’effet de levier est maintenant réduit. L’émission de prêts hypothécaires à risque a essentiellement disparu. Une grande partie des produits dérivés hors cote a été transférée à la compensation centrale. C’est très bien, mais ce n’est pas assez. Trop de banques, surtout en Europe, restent affaiblies. Les fonds propres des banques devraient probablement augmenter davantage. Le slogan « trop grande pour faire faillite » reste problématique car la taille et la complexité des banques augmentent. Le redressement des banques en difficulté n’a pas encore assez progressé, particulièrement au niveau international. De nombreuses activités opaques se réfugient dans le secteur bancaire parallèle. En outre, la poursuite de l’innovation financière, notamment par les transactions à haute fréquence et la technologie financière, rend la stabilité financière plus délicate. D’autre part—et c’est peut-être le facteur le plus inquiétant—les dirigeants sont confrontés à de