La Côte d’Ivoire et l’Afrique face au piège du “présent perpétuel” : penser l’État avant qu’il ne soit trop tard

TRIBUNE. Il y a une question que nous évitons soigneusement de poser en Côte d’Ivoire et, plus largement, en Afrique : avons-nous encore une pensée d’État ou seulement une gestion du présent ? Car gouverner, ce n’est pas seulement inaugurer, distribuer, rassurer ou contenir. Gouverner, c’est anticiper, parfois contre l’opinion, souvent contre l’urgence, toujours contre la facilité. Or, l’Afrique est aujourd’hui piégée dans ce que j’appelle le présent perpétuel : – on gère la stabilité du jour, – on arbitre la pression sociale du mois, – on prépare l’élection prochaine, mais on ne construit plus le pays de dans 20 ou 30 ans. La vraie fracture africaine n’est ni ethnique ni idéologique : elle est temporelle. La fracture décisive oppose désormais ceux qui pensent à court terme et ceux qui pensent à long terme. Les pays qui réussissent ne sont pas plus vertueux, ils sont simplement mieux organisés dans le temps. Ils sacrifient parfois le confort immédiat pour garantir la solidité future. En Afrique, au contraire, nous avons développé une culture politique où l’infrastructure remplace la stratégie, la croissance remplace la transformation et la communication remplace la planification. Résultat ; nous avançons, mais sans cap structurel clair. La Côte d’Ivoire, de ce point de vue, me semble être un pays performant, mais vulnérable. Soyons honnêtes intellectuellement. La Côte d’Ivoire fonctionne. Elle attire. Elle construit. Elle rassure. Mais elle est aussi structurellement exposée sur trois points majeurs : 1. Une économie encore trop dépendante de facteurs externes Matières premières, financements internationaux, décisions monétaires exogènes. Tant que nous ne maîtriserons pas des chaînes de valeur complètes, notre croissance restera fragile. 2. Un déficit d’investissement massif dans l’intelligence collective On construit des ponts, mais on sous-investit dans la formation stratégique, la recherche, l’ingénierie publique, la data, la planification. Or, le XXIᵉ siècle est une guerre silencieuse des cerveaux. 3. Une élite politique et administrative souvent formée pour gérer, pas pour transformer Gérer est une compétence. Transformer est une vision. Les deux ne se confondent pas. Le constat que je fais est que ; le vrai danger africain n’est pas le coup d’État, c’est l’illusion de la souveraineté. L’Afrique ne souffre pas d’un manque de discours souverainistes. Elle souffre d’un manque de souveraineté réelle. La souveraineté, ce n’est pas de rompre avec des partenaires sans alternative, militariser le langage politique ou encore de flatter les frustrations populaires. La souveraineté, c’est de produire ce que l’on consomme. De maîtriser ses données, son énergie, sa fiscalité et de former des élites capables de négocier d’égal à égal. Tout le reste n’est que théâtralisation de la faiblesse. Nous devons urgemment prendre conscience de ce que l’avenir appartient aux États qui savent planifier dans le silence. Les nations qui domineront demain sont celles qui investissent aujourd’hui dans des secteurs peu visibles, acceptent des réformes impopulaires mais nécessaires et qui construisent des institutions plus fortes que les hommes. La Côte d’Ivoire a un avantage décisif ; elle a encore le choix. Mais ce choix suppose une rupture intellectuelle : – sortir du fétichisme des chiffres de croissance, – poser le débat sur la qualité de l’État, – former une nouvelle génération de décideurs capables de penser le pays sur 50 ans. L’Afrique a besoin de lucidité, de méthode et de courage intellectuel. Et la Côte d’Ivoire, si elle veut rester une exception positive, devra cesser de seulement réussir le présent… pour enfin mériter l’avenir. Par Jean BoninPresident de FIER. Conseiller municipal et juriste. Membre du cabinet d’avocats Serres et associés.
Congo. Faut pas continuer de penser que si nous importons la nourriture, c’est la faute à l’Etat !

OPINION. Nous avons analysé, il y a deux jours, le fait que Denis Sassou N’Guesso s’étonnait que le Congo continue à importer de la bouffe, et n’indiquait pas que c’était l’échec des politiques publiques en la matière. Dans le cadre du service après-vente, son porte-parole n’a pas attendu longtemps pour nous répondre. Anatole Collinet Makosso a profité de la conférence de presse qu’il a animée dans la matinée de dimanche à Pointe-Noire, faisant le point des deux premiers meetings de son candidat, pour éclairer la pensée de son candidat. Me trouvant à Pointe-Noire, dans le cadre d’une série de formations avec les journalistes des médias publics et privés, j’ai été spécialement invité à cet échange avec la presse. Je n’ai pas hésité de relancer Anatole Collinet Makosso sur cet étonnement étonnant de Denis Sassou N’Guesso. « Il ne faut pas continuer de penser que si nous importons (énormément de la nourriture), c’est la faute à l’Etat. Non ! », a-t-il répondu, serein et catégorique. « N’en déplaise à ceux qui font diverses interprétations de tout ce qui se fait dans notre pays », a abondé Collinet Makosso, qui a estimé par ailleurs que « les journalistes et les intellectuels doivent arrêter avec cette forme stigmatisation ». M. Makosso qui est en fait directeur de campagne adjoint et porte-parole de Sassou N’Guesso, a donc expliqué le fond de la pensée de son candidat, disant que si le président sortant avait eu cet étonnement, c’est pour pousser le peuple à travailler, arguant qu’il croyait lui-même en l’agriculture et qu’il prêchait par l’exemple. « Il s’interroge et se parle d’abord à lui-même pour espérer convaincre son peuple à s’impliquer au développement agricole. L’agriculture est l’un des projets portés par Denis Sassou N’Guesso depuis les années 80 », a soutenu le porte-parole. A l’époque, il avait placé l’agriculture au cœur de son action, avec des slogans du genre, « Agriculture priorité des priorités ». Plusieurs offices (OCV, OCC,…) ont été créés pour racheter la production des paysans. L’Etat a aussi créé des fermes et financé des coopératives pour limiter les importations de produits alimentaires dans le pays. Mais la crise financière avait coupé cet élan. Et pourtant, la réalité aujourd’hui c’est que le Congo importe chaque année jusqu’à 700 milliards de francs CFA de nourriture. Des importations qui s’illustrent à certains produits comme le safou (Cameroun), les légumes (RDC), les oignons (Burkina, pays sahélien). Les initiatives et les investissements colossaux de l’Etat n’ont pas profité aux agriculteurs, les vrais. Par exemple, beaucoup de fonctionnaires de l’Etat se sont tranquillement servis dans le Fonds de soutien à l’agriculture, sans compter qu’ils ont bénéficié des bœufs dans le cadre du métayage. En plus, après 37 ans cumulés de pouvoir, le président a étonné en s’étonnant. Son porte-parole Anatole Collinet Makosso a reconnu que c’était tout de même un grand chantier pour les cinq années à venir, s’ils gagnaient. « Est-ce que ce n’est pas pour cette dernière grande bataille qu’il s’est représenté à cette élection ? », s’est interrogé ACM. Par Arsène SEVERIN -Journaliste Fb