Kristalina Georgieva : « un certain nombre de tendances mondiales atténuent la concurrence au lieu de l’intensifier »

ACTUALITE ECO. « Une saine concurrence est une excellente source de motivation car elle incite les entreprises et les individus à se dépasser », selon la Directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva. « De ce fait, elle stimule l’innovation et l’emploi, accélère la croissance de la productivité et rehausse les niveaux de vie », a soutenu la patronne de l’institution de Bretton Woods dans une déclaration au Forum mondial sur la concurrence de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, Kristalina Georgieva a d’emblée tenu à rappeler que « l’état de la concurrence a de profondes incidences sur la stabilité macroéconomique et financière, ce qui lui confère donc une pertinence directe pour la mission du FMI ». La DG du FMI a par la suite estimé qu’« à l’heure où l’élaboration des politiques tend à se spécialiser, il est encore plus important d’étudier les répercussions que les actions auxquelles chacun de nous se consacre auront sur notre objectif commun de stimuler le dynamisme économique et la croissance ». Ainsi qu’elle l’a relevé dans son allocution d’ouverture, « cela est d’autant plus vrai que le dynamisme engendré par la concurrence sera essentiel à la résilience des économies au lendemain de la pandémie ». Cependant, il se passe qu’« un certain nombre de tendances mondiales atténuent la concurrence au lieu de l’intensifier », a constaté la DG précisant qu’elles apparaissent sous l’effet de forces de fragmentation qui influent aussi bien sur le commerce que sur la situation géopolitique. Cela est préoccupant d’autant plus que « si rien n’est fait pour les freiner, ces tendances risquent de porter davantage atteinte à la concurrence et de compliquer le travail des responsables de la concurrence et des décideurs macroéconomiques», a prévenu Kristalina Georgieva sachant qu’elles présentent également des risques pour une reprise post-pandémique résiliente. Comment alors vaincre cette fragmentation croissante et adopter l’approche coopérative nécessaire pour stimuler la croissance et favoriser une prospérité partagée ? Mais avant d’évoquer les mesures pour en freiner la progression, la patronne du FMI s’est attardée d’abord sur les répercussions macroéconomiques néfastes d’un pouvoir de marché excessif. L’occasion de rappeler que la progression du pouvoir de marché a porté préjudice à l’investissement et à la production au lieu d’y contribuer au cours des vingt dernières années. Précisant au passage qu’« elle a été de plus en plus néfaste aux travailleurs en procurant aux grandes entreprises une influence démesurée sur les marchés de l’emploi, avec d’extraordinaires bénéfices à la clé ». Pour l’organisation internationale dont elle est la DG, « la progression du pouvoir de marché explique pour 10 % au moins la baisse de la part des revenus revenant aux travailleurs dans les pays avancés », a-t-elle fait savoir. Pour Kristalina Georgieva, il ne fait aucun doute qu’« un affaiblissement de la concurrence risque de réduire l’efficacité des politiques monétaires et budgétaires. Parce que les entreprises qui disposent d’un pouvoir de marché excessif ont souvent d’énormes réserves de liquidités, ce qui les rend moins réactives aux taux des marchés et aux mesures de relance budgétaire », a-t-elle en outre noté. Par ailleurs, quand bien même des mesures de soutien décisives des pouvoirs publics ont aidé nombre de petites entreprises à survivre à l’impact de la pandémie, la DG du FMI constate que cette situation a donné lieu également « à une intensification des tendances anticoncurrentielles ». Il se trouve que « cette hausse de la concentration des marchés due à la crise pourrait freiner l’investissement en capital et l’innovation. Cela pourrait entraîner une diminution de 1% du niveau du PIB dans les pays avancés à moyen terme, ce qui représente un sérieux coup dur car selon les projections, la croissance de ces pays devrait rester faible à moyen terme », a-t-elle expliqué. Dans ce cas, et face à ce qui pourrait constituer une véritable menace pour bon nombre d’économies, comment les gouvernements peuvent-ils enrayer l’excès de pouvoir de marché et encourager une croissance plus forte et plus inclusive ? Outre le renforcement du contrôle des fusions et la multiplication des enquêtes sur les marchés, la DG a estimé qu’il est prioritaire d’améliorer la compétitivité des marchés du travail et de renforcer les règles de portabilité et d’interopérabilité des données, entre autres. S’attardant sur trois tendances qui portent atteinte à la concurrence et les moyens d’y remédier, Kristalina Georgieva a indiqué que la première d’entre elles est le découplage technologique. En effet, « nous sommes de plus en plus confrontés à un « mur de Berlin numérique », bâti sur des restrictions à l’importation et à l’exportation, et à une diminution de la coopération en matière de recherche scientifique », a-t-elle souligné. Les restrictions commerciales constituent la deuxième tendance mondiale, a poursuivi la DG du FMI. Avant de déclarer : « Nous savons tous qu’en réduisant la concurrence étrangère, nous nous retrouvons avec des chaînes d’approvisionnement soumises à de plus fortes tensions, des prix plus élevés pour les consommateurs, moins d’innovation et un potentiel de croissance diminué ». D’après Kristalina Georgieva, la troisième tendance mondiale porte sur le changement climatique. Sur cette question, elle a appelé les pays « non seulement à s’unir pour enrayer le réchauffement de la planète », mais aussi à « tout mettre en œuvre pour éviter des mesures climatiques asymétriques ou non coordonnées ». En concluant son intervention à ce forum, tenu récemment, la DG a insisté sur le fait que « la concurrence dans le monde repose autant sur les mesures prises par les pouvoirs publics de chaque pays que sur la coopération internationale ». Et pour vaincre la fragmentation à l’origine des tendances mondiales auxquelles elle a fait allusion, « nous avons besoin d’une coopération beaucoup plus forte, que ce soit dans les pays ou à l’échelle mondiale », a lancé Kristalina Georgieva. Alain Bouithy
La concurrence en Afrique est moins féroce qu’au Maroc

La croissance économique de l’Afrique et les opportunités qui en découlent, le faible niveau de concurrence existant sur le continent et la recherche de relais de croissance constituent les principaux facteurs de motivation pour les entreprises qui ont fait le choix de développer leurs activités en Afrique. C’est ce que révèle l’étude «Développement des entreprises marocaines en Afrique : réalité et perspectives», menée conjointement par l’Agence française de développement (AFD) et la Direction des études et prévisions financières (DEPF) et dont nous évoquions les grandes lignes dans l’une de nos précédentes éditions. La DEPF, département relevant du ministère de l’Economie et des Finances, note également que, dans des cas rares, les entreprises marocaines se développant en Afrique sont motivées par la recherche de ressources naturelles ou par l’optimisation de structures de coûts. Ainsi, il ressort que « le dynamisme économique et le potentiel des marchés africains sont cités en premier lieu par les entreprises ayant clairement fait le choix de développer leurs activités en Afrique », souligne l’étude qui a pour objet de mettre en relief le potentiel dont recèle l’Afrique et de cerner les stratégies déployées par les entreprises marocaines opérant dans le continent, leurs motivations et leurs modes d’implantation. « Ce potentiel résulte à la fois de la croissance démographique du continent, de l’augmentation du pouvoir d’achat des populations et de l’évolution des habitudes de consommation consécutive à l’émergence de classes moyennes », précise la DEPF. En outre, les entreprises marocaines assurent que la croissance démographique de l’Afrique subsaharienne constitue un facteur de motivation en soi pour certaines d’entre elles. D’autant plus que « pour des biens de consommation primaires, tels que les denrées alimentaires de base, la demande est directement liée à la croissance de la population ». En détail, l’étude révèle que, de manière plus large, la taille et le potentiel du marché constituent des facteurs clés de prise de décision pour bon nombre d’entreprises actives dans le secteur agroalimentaire. Les auteurs du rapport citent en exemple un des sondés, spécialisé dans la transformation et la distribution de viande, qui affirme avoir été motivé par le potentiel du marché du continent. L’entreprise, qui exporte aujourd’hui vers plus d’une dizaine de pays africains et réalise environ 10 % de son chiffre d’affaires en Afrique, n’ignore certainement pas que la consommation de viande est aujourd’hui en pleine croissance sur le continent. Une évolution confirmée par les estimations de la FAO indiquant que celle-ci se généralise progressivement et devrait passer de 10,9 kg par an et par personne en 2015 à 13,4 kg en 2030, rapporte ce travail collaboratif. Autres motivations et non des moindres, l’évolution des modes de consommation de la population d’Afrique subsaharienne et le développement des classes moyennes qui se traduisent également par un potentiel certain pour le secteur de la grande distribution. Le potentiel du marché est tel qu’il aurait attiré un grand groupe de distribution qui a qualifié l’Afrique de « continent du futur », selon la DEPF. A propos des classes moyennes africaines, l’étude note que leur croissance « se traduit également par une hausse de la demande en logement moyen standing et économique, ce qui a poussé les principaux groupes immobiliers marocains à investir en Afrique subsaharienne », soutient-elle. Ce facteur aurait ainsi incité « un acteur du secteur immobilier à initier un projet de logements économiques en Côte d’Ivoire tout en révélant récemment la signature d’un accord pour la réalisation d’un programme résidentiel en Afrique de l’Est ». L’étude a aussi révélé qu’en ayant créé un marché porteur du tourisme d’affaires en Afrique, la croissance économique et la dynamique des investissements ont tout simplement offert « des opportunités à des acteurs de la construction, de l’hôtellerie, des transports et des infrastructures ». Enfin, les entreprises marocaines ne s’en cachent pas : la concurrence sur le continent est moins féroce qu’au Maroc. Elles concèdent qu’«il est plus facile de s’y développer, car certains services sont peu proposés voire absents du marché », note l’étude. Alain Bouithy