
LIBRES PROPOS. Qui ne se souvient pas des gesticulations et admonestations d’un certain Bruno Retailleau? Celui-ci voulait que la France se montre ferme et durcisse le ton vis-à-vis de l’Algérie. Mais le peuple algérien ne céda ni aux menaces ni aux intimidations. Le 24 décembre 2025, le Parlement algérien adopta à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation. La loi demande aussi des réparations matérielles à Paris.
Il y a 20 ans, une autre loi était votée en France mais elle fit tellement de vagues qu’elle fit long feu. Il s’agit de la loi du 23 février 2005 portant reconnaissance du rôle positif de la colonisation. L’article 4 de cette loi demandait aux professeurs français de reconnaître et d’enseigner les aspects positifs de la colonisation.
Des historiens français dont Gérard Noiriel, Gilbert Meynier, Lucette Valensi et Frédéric Régent eurent le courage de demander l’abrogation de cette loi « parce qu’elle impose un mensonge officiel sur des crimes et sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé ».
Cette loi du 23 février 2005, les Martiniquais l’avaient appelée tout simplement la loi de la honte et Césaire avait refusé de rencontrer le ministre de l’Intérieur et numéro deux du gouvernement de l’époque, Nicolas Sarkozy. Ce dernier sera finalement reçu par « Le Nègre fondamental » en mars 2006 après l’abrogation de la loi.
Césaire ne voulait pas recevoir Sarkozy en 2005 parce que, pour lui, il existe une étroite parenté entre nazisme et colonialisme. Il le démontre en faisant remarquer que « le très humaniste, le très chrétien bourgeois du XXe siècle porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon car ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, mais le crime contre l’homme blanc » (« Discours sur le colonialisme », Présence Africaine, 1950). Serge Letchimy, successeur de Césaire à la mairie de Fort-de-France, avait pris la tête de la mobilisation contre la loi du 23 février 2005.
La décision du Parlement algérien est donc à saluer parce qu’elle dit quelque chose de nos frères algériens: ils ne lâchent pas prise; ils refusent de « se croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse » (Césaire, « Cahier d’un retour au pays natal », Présence Africaine, 1947); ils osent réclamer leurs droits en demandant des réparations parce que, n’en déplaise à ceux que choque l’idée de repentance et qui perçoivent l’amende honorable comme une peine infamante, « la richesse des pays impérialistes est aussi notre richesse puisque la prospérité du monde colonialiste est bâtie sur l’exploitation et le pillage des ressources des colonies » (Frantz Fanon, « Les Damnés de la terre », Maspero, 1961).
Le traité de Versailles (28 juin 1919) infligea des réparations à l’Allemagne après la Première Guerre mondiale. On estime à plus de 325 millions de dollars le montant des paiements dont Israël a bénéficié sous diverses formes pour les biens juifs confisqués, le travail forcé et les persécutions pendant la Shoah. Par conséquent, la demande des Algériens est légitime. Et les Africains au Sud du Sahara devraient s’inspirer de leur audace et de leur détermination.
Par Jean-Claude Djéréké
Professeur de littératures francophones au Bryn Mawr College de Philadelphie (États-Unis).