À la lisière du Sahara, les Nigériennes de retour au pays reconstruisent leur vie

ZOOM. L’odeur sucrée des arachides grillées embaume l’air jusque dans la rue. Il est à peine huit heures du matin dans le quartier Sabon Gari de Tahoua, mais les femmes sont déjà au travail et ont commencé à décharger la moto bleue à trois roues.

Amina observe le ballet des travailleuses, les yeux brillants, et slalome aisément entre les ouvrières et les sacs de cacahuètes empilés contre le mur. Elle n’est plus cette femme dont la vie tenait autrefois dans quelques valises sur un trottoir de Tripoli.

Aujourd’hui, elle est connue dans le quartier sous un autre titre : la Présidente.

Ici, à la lisière du Sahara, au sud du Niger, là où les terres agricoles cèdent peu à peu la place aux vastes pâturages du nord, l’inattendu s’est produit. Tahoua est depuis longtemps une étape sur les routes migratoires qui mènent vers la Libye et au-delà. Pendant des décennies, la cité était surtout connue comme un lieu de passage vers le nord.

Mais dans cette ville située au cœur de la région d’Ader, des femmes comme Amina commencent à faire de ce lieu autre chose. Leurs histoires parlent de retour, de reconstruction et d’avenir, un avenir qui ne repose pas sur le risque de tout perdre en empruntant des routes migratoires dangereuses. 

La vie d’Amina a toujours été marquée par la migration. Aînée d’une fratrie de trois enfants, elle est née en Libye après que ses parents aient quitté le Niger au début des années 1990 à la recherche d’un emploi.  

« Ils sont partis parce qu’il n’y avait pas d’opportunités ici à l’époque », explique Amina.  

Pendant trente ans, la famille a reconstruit sa vie en Libye. Puis, en 2015, tout a basculé. Son père est décédé de manière inattendue, emportant avec lui la stabilité qui maintenait la famille unie.  

« Quand mon père est décédé, tout s’est effondré », se souvient Amina d’une voix calme. « C’était lui qui subvenait aux besoins de la famille. Après cela, nous n’avions même plus de quoi payer le loyer. Nous avons fini par vivre dans la rue. »

Luttant pour survivre, la famille a pris la difficile décision de retourner au Niger. C’était un retour dans un pays qu’Amina n’avait jamais vraiment connu, un endroit que ses parents avaient quitté bien avant sa naissance.

Ce retour a apporté un certain soulagement. Le fait d’être entourés par leur famille élargie les a aidés à se sentir moins seuls. Mais ce soulagement n’a pas résolu leur problématique la plus urgente : ils devaient reconstruire leur vie. 

Partout au Niger, la migration continue de façonner d’innombrables vies. Rien qu’en 2025, environ 4,4 millions de migrants ont été recensés dans les dix points de suivi des flux migratoires gérés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans le cadre de sa Matrice de suivi des déplacements (DTM) dans le pays.

Ces chiffres impressionnants restent souvent abstraits pour beaucoup. Pourtant, derrière ces chiffres se cachent des histoires comme celle d’Amina : une famille à la recherche d’opportunités, confrontée à des risques inattendus et qui tente quand même de se reconstruire.

Dans la région de Tahoua, l’OIM a aidé plus de 3 000 personnes grâce à des programmes de protection et de réintégration. Ces initiatives comprennent un soutien psychosocial, des formations et des activités génératrices de revenus qui aident les personnes de retour à recommencer leur vie.

Et la vie d’Amina a changé lorsqu’elle a rejoint la coopérative Tatalin Jarin Mata.

Au début, elle y a trouvé quelque chose de simple : un lieu où travailler et apprendre aux côtés d’autres femmes qui étaient également revenues après un parcours de migration. Mais ce travail l’a marquée plus profondément.

Elle a pu se former à la gestion budgétaire, aux systèmes d’épargne et la prise de décision collective. Peu après, la coopérative a pu s’équiper de motos à trois roues, de bétail et d’outils qui leur ont permis de commencer à produire de l’huile et de la pâte d’arachide.  

« Au début, nous n’étions pas rassurées », raconte Amina. « Mais petit à petit, nous avons compris que nous pouvions y arriver ensemble. »   

La coopérative a démarré avec huit femmes. Aujourd’hui, elle a doublé de taille et compte seize membres qui travaillent dans plusieurs domaines d’activité. Outre la production d’huile d’arachide, les employées gèrent des services de livraison et organisent des petites ventes au détail.

Le groupe emploie également quatre chauffeurs pour faire les livraisons à moto.

« Regardez-nous maintenant ! », s’exclame Amina. « Avant, notre subsistance dépendait toujours de quelqu’un. Aujourd’hui, nous vivons dans une maison en dur, nous payons notre loyer, et si un de nos enfants tombe malade, nous allons directement à la pharmacie sans avoir besoin de personne. »

Longtemps invisibles, elles font entendre leur voix, reprennent confiance en elles et retrouvent leur place dans des sociétés profondément régies par des normes patriarcales.

La petite boutique de la coopérative est progressivement devenue un lieu de rencontre dans le quartier. Les chauffeurs viennent y chercher leurs livraisons et des jeunes femmes s’arrêtent pour poser des questions sur le fonctionnement de l’entreprise.

Pour beaucoup à Tahoua, la coopérative est devenue la preuve que le retour au pays peut ouvrir de nouvelles possibilités. 

Le rôle d’Amina a également évolué. Au sein du groupe, elle a été élue présidente, et elle est désormais chargée de prendre certaines décisions et de représenter la coopérative lors des réunions avec les autorités locales et les partenaires.

Elle n’est plus « la migrante ». Elle est devenue « la présidente ». Lors des réunions de quartier, on lui donne la parole. Et lorsqu’elle s’exprime, en particulier devant les jeunes tentés par ce qu’elle appelle le mirage libyen, on l’écoute.

« Lorsque des jeunes me disent qu’ils veulent partir pour la Libye, je leur explique à quoi ressemble vraiment la vie là-bas », dit-elle. « Parfois, la réalité est très différente de ce qu’on imagine. »

Elle les encourage plutôt à envisager de trouver un travail plus proche de chez eux.

La coopérative est devenue une véritable école pour ces jeunes femmes : elles acquièrent des compétences techniques et y trouvent quelque chose de moins tangible mais de tout aussi essentiel : le sentiment qu’elles ont un avenir ici, si elles sont prêtes à le construire.

Les ambitions d’Amina ne s’arrêtent pas là. Récemment, la coopérative a participé à une formation à l’entrepreneuriat aux côtés d’un millier d’autres jeunes. Aujourd’hui, elles ne se contentent plus de gérer une entreprise, elles transmettent ce qu’elles ont appris.

Elle a déjà d’autres projets en tête. Des projets plus ambitieux.

« Notre rêve est de construire un véritable centre de formation ici », explique-t-elle. « Un lieu avec des salles de classe et même un petit restaurant où les étudiants peuvent se former et lancer leur propre entreprise. Nous voulons que les jeunes voient qu’il est possible de réussir ici, sans risquer sa vie dans le désert. »

C’est une ambition simple. Mais à Tahoua, à la lisière du Sahara, où les routes migratoires ont longtemps suivi une seule direction – le nord, toujours le nord –, c’est aussi une ambition radicale.

Par Kouawo Kisito Daniel

Assistant multimédia à l’OIM Niger. 

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