
PARLONS-EN. Sous Mahamat Idriss Déby, le Tchad veut vendre au monde une image de stabilité et d’ouverture économique. Mais derrière « Tchad Connexion 2030 », ses 268 projets et les 30 milliards de dollars annoncés, une autre réalité s’impose : fragilité institutionnelle, corruption, favoritisme, détournement, contentieux, impunité et interrogations persistantes sur l’indépendance de la justice.
Le problème du Tchad n’est donc plus seulement le risque politique. Il est devenu juridique, institutionnel et réputationnel. Et les chiffres internationaux ne sont guère rassurants : Freedom House attribue au Tchad 15/100 au total, avec 0/4 pour l’indépendance de la justice et 0/4 pour les garanties contre la corruption officielle. Transparency International lui attribue 22/100 dans son indice 2025 de perception de la corruption, soit le 157e rang sur 182 pays.
Voilà le contexte dans lequel le Tchad demande aujourd’hui aux investisseurs de sortir leurs carnets de chèques.
Beaucoup de forums, beaucoup de milliards… mais où est la confiance ?
Le Tchad multiplie les forums économiques et les annonces spectaculaires. À Abou Dhabi, en novembre 2025, le gouvernement annonçait 40 accords et 20,5 milliards de dollars d’engagements.
Très bien.
Mais combien de ces milliards sont réellement devenus des investissements financés, exécutés et durables ?
Un engagement n’est pas un investissement. Un protocole n’est pas un projet. Et une photographie de signature n’est pas une garantie juridique.
C’est précisément pourquoi le Forum de Paris (Forum économique Tchad–France, DNR) devra répondre à une question beaucoup plus sérieuse que celle du nombre de milliards promis : pourquoi les investisseurs devraient-ils croire aujourd’hui à des engagements qui n’ont pas toujours convaincu hier ?
Le Tchad possède des ressources, des projets et des besoins immenses. Mais le capital ne suit pas seulement les opportunités. Il suit la confiance.
AILC-SHT : quand le contrôle anticorruption devient lui-même une affaire d’État
L’affaire opposant l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption (AILC) à la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT) devrait être scrutée par tout investisseur sérieux.
L’AILC affirme avoir rencontré des entraves lors d’une mission de contrôle à la SHT. Quelques jours plus tard, son contrôleur général et son adjointe sont remplacés par décret. L’ancien responsable affirme ensuite que ses investigations avaient fait apparaître de possibles irrégularités dans la gestion et la commercialisation du pétrole.
Ce sont des accusations, pas des condamnations. Mais justement : pourquoi ne pas laisser une enquête indépendante établir les faits ?
Pour les investisseurs, la question est simple : si l’autorité chargée de lutter contre la corruption rencontre elle-même des obstacles lorsqu’elle intervient dans un secteur stratégique, quelle protection peut espérer une entreprise privée lorsqu’elle se retrouve face à des intérêts puissants ?
Yaya Dillo, CPI : le risque juridique ne disparaît pas avec un communiqué
Le dossier Yaya Dillo continue de peser sur la crédibilité de l’État de droit. En 2026, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a encore interrogé les autorités tchadiennes sur l’indépendance de la justice et le traitement de cette affaire.
Puis vient le dossier de la Cour pénale internationale. Le 27 juillet 2026, N’Djamena a annoncé son retrait du Statut de Rome, retrait qui doit prendre effet en 2027. Cette décision intervient alors que la CPI poursuit son travail concernant la situation au Darfour.
Juridiquement, le retrait n’efface pas les compétences déjà applicables. Politiquement, le signal est néanmoins lourd.
Au moment même où le pouvoir tchadien cherche à convaincre les marchés internationaux de la solidité de ses institutions, il prend ses distances avec une juridiction internationale dont les travaux portent notamment sur les crimes internationaux commis au Darfour.
Pour une banque, un assureur ou un grand groupe soumis à des obligations de conformité, ce n’est pas un détail diplomatique. C’est un élément de due diligence.
Le véritable produit que le Tchad doit vendre à Paris : la sécurité juridique
Les investisseurs ne viendront pas seulement avec leurs carnets de chèques. Ils viendront avec leurs avocats, leurs banques, leurs assureurs, leurs auditeurs et leurs responsables de conformité.
Ils demanderont :
Le contrat sera-t-il respecté ?
L’appel d’offres sera-t-il transparent ?
Quel juge protégera l’entreprise en cas de conflit avec une structure proche du pouvoir ?
Les organes anticorruption peuvent-ils enquêter librement ?
Que se passe-t-il lorsqu’un contentieux devient politiquement sensible ?
Ce ne sont pas des questions hostiles au Tchad. Ce sont les questions normales de tout investisseur qui refuse de transformer son capital en contentieux.
Car un investisseur peut accepter un risque commercial. Il peut même accepter un risque politique calculé.
Ce qu’il refuse, c’est le risque judiciaire sans garantie.
Paris : forum d’investissement ou nouvelle foire aux promesses ?
Le Tchad peut annoncer 30 milliards de dollars, multiplier les accords-cadres et organiser autant de cérémonies qu’il le souhaite.
Mais après plusieurs rendez-vous économiques, le marché est en droit de demander des réalisations plutôt que de nouvelles promesses.
Le Tchad veut vendre du pétrole, de l’or, de l’énergie, des infrastructures et des opportunités.
Les investisseurs veulent acheter de la prévisibilité.
Et cette marchandise-là ne figure dans aucun PowerPoint.
Le Forum de Paris sera donc un test : pour Mahamat Idriss Déby, pour le MEDEF et pour les investisseurs.
Mais surtout, un test pour la crédibilité internationale du Tchad.
Cette fois, la question ne sera pas :
« Combien de milliards le Tchad peut-il promettre ? »
Elle sera beaucoup plus embarrassante :
« Combien d’investisseurs sont encore prêts à croire aux promesses si les garanties juridiques ne suivent pas ? »
À Paris, N’Djamena présentera ses opportunités.
Les investisseurs, eux, examineront leurs risques.
Et si la confiance n’est pas restaurée, le Forum risque de devenir une nouvelle vitrine de la puissance des annonces… et de la faiblesse de leur réalisation.
Par Makaila N’guebla
Journaliste
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