La bidonvillisation du monde : quand les villes ne peuvent plus loger ceux qui les font vivre

L’ONU-Habitat, le programme des Nations unies pour les établissements humains, estime à plus de 3 milliards le nombre de personnes privées d’un logement sûr, adéquat et abordable. Selon cette agence spécialisée des Nations unies, créée en 1977 et dont le siège est à Nairobi, au Kenya, plus de 1,1 milliard d’entre elles vivent dans des établissements informels ou des bidonvilles. L’organisation, dont la mission est de promouvoir le développement durable des établissements humains sur le plan social et environnemental ainsi que l’accès à un logement décent pour tous, souligne aussi que le nombre de personnes vivant dans ces formes d’habitat a augmenté de plus de 120 millions depuis 2016.

Alors que l’on s’attendait à ce que le XXIe siècle appartienne aux villes, tout porte à croire qu’il pourrait finalement être celui de la crise du logement. Le constat est sans appel : les villes modernes produisent de la richesse tout en produisant de l’exclusion résidentielle.

Mais au-delà de ce constat, une question taraude l’esprit : comment l’explosion urbaine, la hausse du foncier, le coût du logement et l’insuffisance des politiques publiques fabriquent une ville dans laquelle une partie croissante de ceux qui travaillent ne peut plus se loger décemment ?

Le grand paradoxe

«La planète n’a jamais compté autant de citadins. Les villes n’ont jamais concentré autant de richesses, d’emplois et d’innovations», soulignent les Nations unies qui constatent cependant que les cités peinent de plus en plus à offrir un logement.

Pour l’ONU, le bidonville n’est plus seulement une affaire de pays pauvres. La crise du logement est devenue une question mondiale. Illustration : « De Lagos à Los Angeles, en passant par Mumbai et Londres, la crise prend des formes multiples mais raconte la même histoire. Ici, des quartiers informels qui s’étendent à perte de vue. Là, des familles contraintes de consacrer une part toujours plus importante de leurs revenus à se loger. Ailleurs, des campements de fortune qui réapparaissent au cœur de métropoles parmi les plus riches du monde », souligne l’organisation.

A propos de l’informalité, rappelons que, lors de la présentation de son document World Cities Report 2026, en marge du Forum urbain mondial (WUF13), en mai 2026, l’ONU-Habitat a invité à ne plus la considérer comme une anomalie extérieure à la ville. L’agence estimait qu’elle est profondément imbriquée dans la production urbaine et, dans certaines villes, qu’elle est devenue la norme plutôt qu’une exception.

Les chiffres sont très éloquents à ce sujet : 1,1 milliard – soit plus d’un humain sur dix – de personnes vivent dans des bidonvilles ou des logements informels. C’est à se demander si le bidonville n’est pas devenu non plus une anomalie de l’urbanisation, mais l’une de ses principales formes !

Le rêve de la «ville pour tous» s’est-il fracassé sur le marché du logement? Telle est l’autre question que l’on pourrait se poser.

En 2016, les Etats ont adopté à Quito une vision dans laquelle l’urbanisation devait être inclusive, sûre, résiliente, durable et abordable. L’idée était de faire de l’urbanisation un moteur du développement, et non un problème à contenir. Mai dix ans plus tard, le bilan est beaucoup moins évident.

Si les politiques ont progressé, tout indique que leur mise en œuvre n’a pas suivi l’ampleur et la complexité des défis urbains.

Il faut dire que «lorsque les Etats adoptent le Nouveau programme pour les villes, l’ambition est à la hauteur de la transformation en cours. La population urbaine mondiale doit presque doubler d’ici à 2050. Pour les Nations unies, l’enjeu n’est plus de contenir l’urbanisation mais de l’organiser » .

Le texte présente désormais la croissance urbaine comme une opportunité, après avoir longtemps été perçue comme une source de déséquilibres. « Les villes doivent réduire les inégalités, stimuler la croissance, accélérer la transition écologique et améliorer la qualité de vie », rappellent les Nations unies, précisant qu’elles doivent être plus inclusives, plus sûres, plus résilientes et plus abordables. En un mot, devenir des « villes pour tous ».

Le logement occupe une place centrale dans cette vision. Les Etats s’engagent à promouvoir progressivement le droit à un logement convenable, à lutter contre les expulsions arbitraires et à répondre aux besoins des sans-abri, des ménages modestes et des populations les plus vulnérables, rappelle l’organisation.

Dix ans après Quito, l’urbanisation a-t-elle produit les «villes pour tous» promises par l’ONU ? La question mérite d’être posée.

S’ils travaillent dans les métropoles, force est de constater que nombre de travailleurs sont contraints de vivre de plus en plus loin, dans des logements trop chers, trop petits, informels ou précaires.

«Les villes attirent toujours davantage d’habitants mais ne construisent pas suffisamment pour répondre à la demande», constate-t-on. En conséquence, les ménages modestes sont progressivement repoussés vers les périphéries ou hors du marché formel.

Peut-on parler d’une ville véritablement inclusive si les travailleurs qui la font fonctionner sont obligés de vivre à sa périphérie ou dans ses marges ?

Le foncier : la machine à fabriquer de l’exclusion

Le logement n’est pas cher uniquement parce qu’il y a un manque de logements. Le problème réside aussi dans le fait que « la valeur du foncier augmente plus vite que les revenus. Les marchés immobiliers se financiarisent », selon l’ONU.

Du bidonville au campement : les nouveaux visages de l’exclusion         

Les formes de l’exclusion résidentielle diffèrent, mais elles peuvent être produites par une même rupture entre revenus et coût du logement. Dans certains pays, cela produit des quartiers informels ; dans d’autres, du sans-abrisme, des campements, du logement surpeuplé ou une périphérisation massive.

Quoi qu’il en soit, les Nations unies estiment aujourd’hui à plus de 300 millions le nombre de personnes sans domicile.

Le logement, condition d’une ville durable ?

Le logement n’est pas seulement une question sociale. Les habitants des quartiers informels sont également parmi les plus exposés aux conséquences du changement climatique. Selon l’organisation, « plus d’un milliard de personnes vivant dans des quartiers informels sont fortement exposées aux conditions météorologiques extrêmes et manquent souvent d’accès aux services de base ».

Pour les Nations unies, « les villes doivent réduire les inégalités, stimuler la croissance, accélérer la transition écologique et améliorer la qualité de vie».

Le même décalage apparaît s’agissant du logement. Or, on ne peut pas construire une ville durable en laissant une partie de ses habitants dans des logements précaires et exposés.

Le talon d’Achille des villes

La faiblesse structurelle apparaît : le manque de moyens des collectivités locales, alors que « ce sont elles qui planifient les quartiers, organisent les transports, construisent les infrastructures, répondent aux catastrophes et accueillent les nouveaux habitants ».

Il se trouve hélas que leurs responsabilités ne sont pas toujours accompagnées des ressources financières, des compétences administratives ou de l’autorité politique nécessaires.

D’où la nécessité de renforcer les finances municipales, la gouvernance urbaine et les capacités des autorités locales. Dix ans plus tard, cette question demeure l’un des principaux points de blocage. Partout, les villes se voient confier davantage de missions. Partout, elles peinent à obtenir les moyens nécessaires pour les mettre en œuvre.

La décennie qui s’ouvre est désormais présentée comme décisive. Après le bilan de la première décennie du Nouveau programme pour les villes, les Etats entendent renouveler leurs engagements jusqu’en 2036. L’enjeu est désormais de passer des ambitions affichées à des réponses concrètes à la crise du logement, à l’essor de l’habitat informel et aux inégalités urbaines.

Le logement devient ainsi le véritable test de la promesse formulée à Quito. Car une ville qui ne peut plus loger ses habitants peine à tenir toutes les autres.

Par ailleurs, la ville devient parfois le lieu où le coût de la vie exclut précisément ceux dont elle a besoin.

Au final, la véritable crise urbaine du XXIᵉ siècle n’est peut-être donc pas celle de la croissance des villes, mais celle de leur capacité à rester habitables pour ceux qui les font vivre.

Alain Bouithy

Maroc-Habitat/« Villes sans bidonvilles » : le phénomène a-t-il vraiment disparu du Maroc ?

Lancé en 2004, le programme « Villes sans bidonvilles » a permis d’enregistrer des progrès significatifs dans la résorption des bidonvilles ciblés et l’amélioration des conditions d’habitat des ménages à faibles revenus, selon l’ONU-Habitat. Mais une question taraude toujours : ce programme, dont l’objectif était de résorber les bidonvilles dans les villes marocaines, a-t-il réussi à les réduire sans faire disparaître toutes les formes d’habitat informel ? Selon le secrétaire d’État chargé de l’Habitat, Adib Benbrahim, 496.000 ménages étaient concernés par le programme « Villes sans bidonvilles » à fin septembre 2025, contre 270.000 ménages au lancement en 2004.  Dans une déclaration à la Chambre des représentants, le 13 avril 2026, il précisait que 370.000 ménages parmi eux avaient vu leur situation régularisée. Ainsi, 62 villes ont été déclarées « sans bidonvilles ». Dans une autre déclaration gouvernementale publiée en janvier 2026, Adib Benbrahim indiquait que 382.176 familles avaient bénéficié du programme au 31 décembre 2025. Quels que soient les chiffres  retenus, deux décennies plus tard, si des milliers de ménages ont été relogés ou accompagnés dans des opérations de restructuration et que plusieurs villes ont été déclarées exemptes de bidonvilles, le phénomène n’a pas totalement disparu. Pour bon nombre d’observateurs, il reste toutefois à savoir si la résorption des bidonvilles s’est accompagne d’un recul durable de l’habitat informel ou si le phénomène s’est transformé, déplaçant une partie de la précarité résidentielle vers les périphéries.

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