Comment reformater une société minée par la corruption ?

TOGO. Comment réinventer une société minée par la corruption, le pillage et la prédation ? Comment reprogrammer un système social qui a fini par accepter comme normal ce qui devrait être impensable ? Ces questions me hantent lorsque j’observe la situation de mon pays, mais aussi du continent dans son ensemble, car ce n’est pas un problème isolé. Partout, ou presque, on retrouve le même schéma : les plus forts, les plus riches, sont au-dessus de toute loi.

Il suffit de voir comment, chez nous, on traite les riches ou ceux que l’on croit riches. On les place sur un piédestal et ils deviennent intouchables. Des vieillards appellent papa un jeune homme qui pourrait être leur petit-fils simplement parce qu’il a de l’argent. Dans nos traditions, la richesse n’a pourtant jamais été le critère ultime du respect. Le respect des aînés et la considération due à l’âge étaient des valeurs cardinales, indépendantes de la fortune. Mais cela a changé.

La pauvreté extrême, l’effondrement des repères culturels et la marchandisation de nos valeurs ont tout bouleversé. Désormais, le pouvoir se mesure à la seule capacité financière. Ce glissement est lourd de conséquences, car il s’accompagne d’un vide moral profond. Nous parlons de nos crises politiques, de nos crises économiques, mais nous évitons la conversation la plus urgente : la crise morale.

Georg Simmel a montré que la généralisation des échanges monétaires transforme progressivement toutes les valeurs en valeurs d’échange : la qualité se réduit à la quantité, les relations sociales se médiatisent par l’argent, et les liens qui ne sont pas convertibles en termes monétaires perdent leur légitimité sociale. Ce processus n’est pas propre à l’Afrique ; partout où la pauvreté de masse prive les individus d’amortisseurs, l’argent cesse d’être un simple instrument d’échange pour devenir la condition même de la survie.

Mais dans les sociétés africaines contemporaines, cette logique se déploie avec une intensité particulière, faute de filets de protection sociale, faute d’État providence capable d’absorber le choc de la maladie, du chômage ou de l’accident, et dans un contexte où les structures familiales élargies, censées jouer ce rôle d’amortisseur, sont elles-mêmes soumises à une pression économique qui les use plutôt qu’elle ne les renforce. L’argent ne signifie alors plus seulement le statut ou le confort : il signifie la survie, l’accès aux soins, l’éducation des enfants, la protection face à l’arbitraire. Dans ce contexte, la valeur de ce qui ne peut pas s’acheter à savoir l’intégrité, la loyauté, la solidarité, s’effondre non pas parce que les gens ne la reconnaissent pas, mais parce qu’ils ne peuvent pas se permettre de la cultiver.

Michael Sandel a développé une critique contemporaine de cette marchandisation généralisée en montrant que l’extension de la logique marchande à des domaines qui lui échappaient auparavant — la santé, l’éducation, la justice, les relations sociales — ne produit pas simplement une inefficacité économique mais une corruption des valeurs propres à ces domaines. Certains biens, soutient Sandel, sont dégradés lorsqu’ils sont traités comme des marchandises : la justice achetée n’est plus de la justice, l’amitié monnayée n’est plus de l’amitié, le vote acheté n’est plus un vote. Cette dégradation des biens non marchands par la logique marchande est exactement ce dont nous sommes témoins dans nos sociétés : un effondrement progressif des espaces où les valeurs non monétaires pouvaient encore s’exercer.

Francis Fukuyama a montré, à travers une comparaison des performances économiques et institutionnelles, que les sociétés à haute confiance interpersonnelle et institutionnelle ont des avantages structurels considérables par rapport aux sociétés à basse confiance : des coûts de transaction plus faibles, des institutions plus robustes, une capacité d’action collective plus développée. Et que cette confiance est le produit de normes culturelles et institutionnelles que les sociétés peuvent délibérément cultiver ou laisser se dégrader. La corruption institutionnalisée ne détruit pas seulement les ressources publiques : elle détruit la confiance qui rend l’action collective possible. C’est en ce sens qu’elle est un crime contre l’avenir.

Or, la stabilité d’une société repose d’abord sur l’imposition et le respect de valeurs partagées. Les nations qui ont su atteindre la cohésion sociale ont toutes bâti leur prospérité sur une base solide de morale et d’honneur. Là-bas, perdre son honneur est la pire des disgrâces. Au Japon, certains préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de vivre avec la honte d’un acte déshonorant comme la corruption.

Et je crains pour l’Afrique. Non pas parce que nous serions intrinsèquement dépourvus de morale, mais parce que notre histoire nous a acculés à vivre dans un état permanent de résistance et de survie. Nos peuples ont dû affronter les colons, les dictateurs, les féodaux locaux. Les batailles ont été si nombreuses et si longues que nous avons fini par ne plus voir la morale comme un pilier, mais comme un luxe inaccessible.

Dans un tel contexte, il est devenu presque impossible de vivre sans se compromettre. On corrompt, on triche, on vole, parce que le système est bâti de telle sorte que l’intégrité mène à l’exclusion et parfois à la mort sociale. Mais si nous voulons briser ce cycle, il nous faut amorcer un changement radical. Reformater une telle société exige bien plus que des réformes économiques ou politiques. Cela demande une reconstruction morale.

Car un pays peut survivre à la pauvreté, mais aucun pays ne survit à la perte totale de ses valeurs. Un pays peut traverser des périodes de pauvreté extrême et se relever, tant que ses valeurs, comme l’honnêteté, la solidarité, la justice, l’équité, restent vivantes dans le cœur de ses citoyens. En revanche, lorsque ces valeurs disparaissent, il ne reste plus de socle moral pour guider la société. Les institutions se vident de sens et la confiance entre citoyens s’effondre.

Retrouver ces valeurs n’est pas un miracle qui viendra d’en haut, mais un travail patient et volontaire qui commence dans nos familles, nos écoles, nos communautés. Cela exige de repenser l’éducation, de réhabiliter la vérité et l’intégrité comme critères de respect, et de refuser collectivement de célébrer le vice, même lorsqu’il est vêtu de richesse. C’est en réapprenant à honorer ce qui est juste, et non ce qui est puissant, que nous pourrons rebâtir des sociétés solides. La vraie renaissance de nos nations ne viendra pas seulement des réformes politiques ou économiques, mais du courage de chacun de redevenir gardien des valeurs qui nous définissent.

Par Farida Bemba Nabourema

Citoyenne Africaine Désabusée !

Extrait de « Les Insoumissions”

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