
TRIBUNE. Le 24 février 2022, les forces russes pénètrent en Ukraine. Dans les jours qui suivent, elles désarticulent sérieusement l’armée ukrainienne et avancent jusqu’aux portes de la capitale, Kiev.
Selon des sources des services de renseignement français cités par Europe 1, l’armée ukrainienne est si désorganisée qu’elle ne peut résister face à la poussée d’une armée russe conduite, selon les experts français, par des « chefs militaires russes extrêmement méthodiques ». Le sans-faute russe est si déconcertant que les renseignements français sont persuadés que Kiev tombera dans la première semaine de la guerre.
Mais seulement voilà : la Russie entretient le flou sur ses réelles ambitions en Ukraine, en dehors des propos tenus par le président Vladimir Poutine sur le désarmement et la dénazification du pays. Les troupes russes sont stationnées à 60 km de Kiev et personne ne comprend ce qu’elles veulent vraiment. Profitant de ce flottement, le Pentagone lance la rumeur qui deviendra l’élément essentiel de la rhétorique occidentale : les Russes subissent des pertes énormes et sont désorganisés non pas par l’armée, mais bien par la « résistance ukrainienne ».
Cette assertion, qui est en total déphasage avec le constat fait par les services de renseignement français qu’on entendra plus d’ailleurs (le chef de la Direction du renseignement militaire va même être démis de ses fonctions par Emmanuel Macron), va devenir l’élément de langage central de la propagande médiatique occidentale sur la guerre en Ukraine.
Tous les médias et leurs « experts-maison » reprendront en chœur la doxa selon laquelle la stratégie de la Russie en Ukraine a échoué. On insistera désormais sur les prétendues défaillances de l’armée russe, que l’on cherchera constamment à ridiculiser sur les plateaux de télé.
On insistera également sur le nombre de soldats russes tués sur le champ de bataille — même si personne ne les a vraiment vus—, tout en occultant la réalité des pertes subies par l’Ukraine. Pour la petite histoire : entre 50 et 100 soldats ukrainiens perdent la vie sur la ligne de front dans l’est de l’Ukraine, a affirmé Volodymyr Zelensky en début de semaine. Fermons la parenthèse et continuons avec la stratégie de propagande des médias occidentaux.
On répétera que l’armée russe avance difficilement, tout en se gardant d’expliquer que cela est dû, entre autres, au fait que les Ukrainiens et les Russes sont avant tout des peuples frères, que ce conflit est mal vécu par une grande partie de ces populations. On ne manquera pas non plus d’insister sur le fait que « l’armée russe cible délibérément les civils », histoire de la diaboliser et de la déshumaniser.
On répercutera les points de vue des autorités ukrainiennes comme s’il s’agissait d’informations fiables ne méritant aucune remise en question. Bref, on fera la propagande pour le compte non pas de l’Ukraine, mais du régime de Kiev instrumentalisé de et par l’étranger…
Parallèlement à cette redoutable propagande ou guerre de l’information (c’est selon), les médias occidentaux vont travailler l’image de Volodymyr Oleksandrovytch Zelensky. De comique, on le fera passer pour un grand chef de guerre. On n’hésitera pas à le comparer à Churchill, voire à Charles de Gaulle. Mieux, l’ancien comique devenu président fera même la Une des magazines people et apparaîtra même dans certains évènements mondains. C’est dire…
En vérité, la couverture médiatique pro-Ukraine de la guerre a été et continue d’être l’autre visage de la guerre que les États-Unis et leurs valets européens livrent à la Russie par Ukraine interposée. Cela ne veut pas dire qu’il n’y pas de « résistance ukrainienne » et de morts russes. Non. Ça ne veut pas non plus dire que tout ce que dit l’Occident est faux. En fait, on prend des arrangements avec les faits, on distille de petites vérités qu’on enrobe d’une masse de mensonges pour des raisons géopolitiques et stratégiques.
Dans ce contexte, on occulte les causes profondes (géopolitiques) de l’intervention russe en Ukraine; on ne fait pas de distinction entre les principes de guerre et les principes opérationnels de l’armée russe en Ukraine; on ergote sur l’intimité de la pensée militaire et doctrinale de la Fédération de Russie pour conforter les préjugés, la mauvaise foi et pourquoi pas l’ignorance de certains prétendus « experts » .
Tenez. Tout en déclarant ne pas connaître les véritables intentions de Poutine en Ukraine, les médias occidentaux et leurs « experts-maison » n’ont pas hésité à affirmer que la Russie a échoué à prendre Kiev grâce à la résistance du peuple ukrainien. Or il n’y a jamais eu de combats à Kiev et les Russes se sont retirés de leur propre chef. Idem à Kharkiv et dans d’autres villes de l’Ukraine où les opérations militaires ont été ponctuelles.
On peut avoir une compréhension différente des niveaux stratégique, tactique et opératif d’une armée étrangère (en l’occurrence celle de la Fédération de Russie). Mais de là à débiter des énormités, il y a de quoi s’interroger sur le sérieux de tous ces gens (experts et militaires) qui défilent sur les plateaux de télé pour parler du conflit ukrainien. Heureusement qu’on ne voit pas beaucoup ça au Canada…
De désinformation à la propagande en passant par la « guerre de l’information », les médias et le complexe militaro-intellectuel de l’Occident n’ont pas lésiné sur les moyens et les mensonges. Joseph Goebbels en serait franchement jaloux.
À ce jour, Marioupol est l’illustration la plus saisissante de la stratégie de propagande occidentale sur la crise ukrainienne. En analysant les données provenant de différentes sources ouvertes (ukrainiennes, occidentales et russes), on constate que la ville était quasiment sous contrôle des forces russes et alliées dès le début du mois d’avril.
Pourtant, les médias occidentaux et leurs experts ont fait comme si de rien n’était, relayant la propagande des autorités ukrainiennes qui parlaient de « pertes infligées à l’occupant ». Même lorsque les combattants ukrainiens en débandade se sont retranchés dans l’usine d’Azovstal, appelant l’Occident et la communauté internationale à l’aide, avec l’énergie du désespoir, les mêmes médias ont continué de parler de «résistance» voire même de « Marioupol la résistante ».
Le summum de la propagande et de la désinformation a été atteint lorsque le cartel médiatique a parlé de reddition des combattants ukrainiens retranchés à Azovstal comme d’une simple évacuation. Face à la dure réalité des faits présentés par les Russes, les médias ont voulu faire croire que Kiev avait donné l’ordre à ses militaires de déposer les armes, avant de concéder finalement qu’il s’agissait à ne point douter d’une reddition.
Si l’Occident dénonce à juste titre la désinformation orchestrée par la Russie (on peut penser au prétendu « génocide » des russophones du Donbas), il n’en demeure pas moins qu’il est lui-même loin d’être exempt de reproche. Dans l’inflation de fausses informations qui circulent sur le confit en Ukraine, les médias occidentaux ont joué un rôle non négligeable. Depuis le début des opérations militaires russes en Ukraine, on assiste à la plus grande guerre de propagande jamais menée dans l’histoire du monde moderne. Ce qui est particulièrement étonnant et dangereux, c’est que les propagandistes croient en leur propre mensonge dans cette histoire…
Par Patrick Mbeko
Consultant politologue. Géopoliticien, spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs et auteur de plusieurs livres sur les conflits armés en Afrique



