Festival JIDAR : une 11e édition qui confirme l’empreinte du street art à Rabat

Festival JIDAR : une 11e édition qui confirme l’empreinte du street art à Rabat

Sous un soleil printanier éclatant, Rabat s’est une nouvelle fois laissée transformer. Au fil des jours, les nacelles ont pris de la hauteur, les pinceaux ont rythmé les façades, et les regards se sont levés. Pour sa 11e édition, le Festival JIDAR – Rabat Street Art Festival a réactivé cette sensation désormais familière : celle d’une ville en mouvement, devenue terrain d’expérimentation à ciel ouvert pour des artistes venus du Maroc et d’ailleurs. Cette année, 15 fresques monumentales et un mur collectif sont venus enrichir le parcours urbain, portant à 146 le nombre total de fresques réalisées à Rabat depuis 2015. Une progression qui dépasse le simple cumul pour dessiner une véritable transformation du paysage urbain. En un peu plus d’une décennie, JIDAR a contribué à faire de Rabat une capitale du street art sur le continent africain, régulièrement citée pour la qualité de ses fresques monumentales et la cohérence de son parcours artistique à l’échelle de la ville. Au cœur de l’Agdal, difficile de manquer l’intervention de RDS. Face à la maternité, l’artiste s’attaque à un mur vertigineux: 40 mètres de haut, 11 mètres de large, soit 440 m². Une deuxième prise de parole sur ce bâtiment, dont une première façade avait déjà été investie il y a deux ans par les artistes marocains Normal et italien Luogo Comune. Cette fois, RDS compose avec la brutalité architecturale du lieu : des lignes tendues, des volumes affirmés, des nuances de gris qui épousent le béton, traversées de touches orangées évoquant la rouille. Une fresque qui semble littéralement émerger du bâtiment, comme si elle en révélait la structure cachée. Plus loin, dans différents quartiers de la ville, les fresques racontent chacune une histoire, tissent des liens, déplacent les imaginaires. À L’Océan, l’Italien VESOD déploie une composition inspirée de la lanterne marocaine, transformée en métaphore d’une ville lumineuse et hospitalière, dont les paysages semblent surgir de la mer comme un souvenir ou un mirage. À Yacoub El Mansour, l’équatorien AZPEGER propose une réflexion ouverte sur l’égalité, rappelant que « le même soleil et la même lune nous éclairent tous », laissant au regardeur la liberté d’y projeter son propre sens. Dans un autre registre, l’artiste chilienne JUMU inscrit au cœur de sa fresque un lion protecteur, entouré de palmiers, de motifs floraux et de symboles inspirés de la culture visuelle marocaine, entre mémoire, territoire et récits personnels. À Agdal, le Catalan Guillem Font s’inspire des fleurs d’oranger et de la présence familière du lézard pour évoquer une relation sensible au vivant et aux usages du quotidien, tandis que le Marocain Nassim Azarzar, dans un autre quartier, développe un langage plastique nourri de la culture ornementale des camions de transport, créant un dialogue subtil entre tradition populaire et abstraction contemporaine. De son côté, Keya Tama (Afrique du Sud) propose une fresque habitée par le mouvement et les interactions humaines, traversée d’animaux, de céramiques et de motifs végétaux, inspirés de l’atmosphère de Rabat et de ses traditions. Il explique : « La fresque explore l’idée de communauté à travers une image de mouvement partagé, d’échange et de vitalité quotidienne. Associée au proverbe “معرفة الناس كنز” – “Connaître les gens est une richesse” – elle s’ancre dans l’atmosphère de Rabat, capturant l’effervescence de la vie à travers une constellation de formes liées au territoire. » Une manière de relier gestes, objets et symboles dans une vision organique et interconnectée du vivre-ensemble. À travers ces propositions, auxquelles s’ajoutent les univers singuliers de Marat Morik (Russie), Marina Capdevila (Espagne), Ruído (Portugal), ainsi que les artistes marocains Rosh, Ritanosko, Mizmiz et Iramo, cette édition confirme la pluralité des écritures et des regards qui composent le paysage mural de JIDAR. Au total, près de 2 500 m² de surfaces murales supplémentaires ont été réalisés en 2026, portant à plus de 20 000 m² la surface peinte depuis la création du festival. Derrière ces chiffres, une réalité tangible : celle d’une ville qui se construit, couche après couche, image après image. En onze éditions, plus de 250 artistes ont contribué à cette cartographie vivante. Dans cette dynamique, le mur collectif continue de jouer un rôle clé. Véritable laboratoire à ciel ouvert, il s’impose comme un espace de formation, d’expérimentation et de révélation. Cette année, sur les cinq artistes marocains invités à réaliser une fresque monumentale, la majorité en est issue. Une trajectoire devenue presque naturelle. Comme le souligne Salah Malouli, directeur artistique du festival : « Le mur collectif est une véritable pépinière d’artistes muralistes marocains. C’est là que beaucoup font leurs premières armes à grande échelle, avant de s’approprier pleinement la ville. » Une passerelle concrète entre émergence et professionnalisation, qui structure aujourd’hui toute une scène. Et puis il y a les passants. Ceux qui s’arrêtent, qui observent, qui reviennent. Les habitants qui redécouvrent leur quartier au fil des jours. Les enfants qui lèvent la tête. Les visites guidées, elles aussi, témoignent de cet engouement : complètes chaque week-end, avec trois parcours proposés dans les circuits Hassan, l’Océan et Yacoub El Mansour, elles ont accompagné des centaines de visiteurs à la découverte des fresques et de leurs histoires. JIDAR ne se contente pas d’ajouter des œuvres à la ville, il modifie les regards, installe des habitudes, crée des points de rencontre. Année après année, Rabat s’écrit ainsi autrement, à même ses murs.