Les Congolais peuvent-ils enfin dire : Bye Bye Sassou Nguesso ?

PARLONS-EN. Sortie honorable ou impunité maquillée ? Une analyse critique de la proposition onusienne à Denis Sassou Nguesso Sous l’impulsion de Daldy Rustichel Youbou, représentant permanent de la société civile et de la diaspora congolaise auprès des Nations Unies, un accord politique inédit aurait été négocié avec le Secrétariat général de l’ONU pour offrir au président congolais Denis Sassou Nguesso une sortie « honorable » de la vie politique nationale. L’accord prévoit la nomination de Denis Sassou Nguesso à la tête d’une nouvelle institution internationale chargée de la gestion des trois grands bassins forestiers tropicaux de la planète — Amazonie, Congo, Bornéo-Mékong —, à condition qu’il renonce formellement à se porter candidat à l’élection présidentielle congolaise de 2026. Le président français Emmanuel Macron aurait exprimé son soutien à cette proposition. L’idée paraît séduisante. Mais au-delà des apparences diplomatiques et des ambitions écologiques mondiales, ce scénario cache des zones d’ombre profondes. Il soulève des questions cruciales de justice, de mémoire collective et de souveraineté populaire. Les avantages apparents : une transition politique rendue possible Ce compromis pourrait offrir aux Congolais une bouffée d’air frais après des décennies de répression politique, de confiscation démocratique et de stagnation socio-économique : Fin de la présidence à vie : Pour la première fois depuis des décennies, Sassou Nguesso envisagerait de ne pas se représenter, mettant ainsi fin à un cycle politique basé sur la peur, la fraude électorale et l’usage abusif de la force publique. Libération des prisonniers politiques : Ce point est fondamental pour restaurer un climat de confiance entre les institutions et les citoyens. Dialogue national inclusif : L’engagement à organiser un dialogue avec toutes les forces vives de la nation, y compris la diaspora, pourrait jeter les bases d’une véritable refondation du pays. Ouverture à une transition politique : Si une feuille de route claire est définie, ce processus pourrait aboutir à la tenue d’élections crédibles et transparentes. Une reconnaissance de son engagement écologique Cependant, il faudra aussi reconnaître que depuis des décennies, Denis Sassou Nguesso a fait de la protection de l’environnement l’un de ses chevaux de bataille. Sa vision, notamment développée et relatée dans plusieurs ouvrages par Michel Innocent Peya, est connue et débattue sur le plan international. Cette année, la République du Congo a même réussi à faire adopter, lors de la soixante-dix-neuvième session des Nations Unies, une résolution importante — votée par 155 voix pour — proclamant la Décennie des Nations Unies pour le boisement et le reboisement (2027–2036), dans le cadre d’une gestion durable des forêts. Ce contexte explique en partie le choix des Nations Unies de lui proposer ce rôle de leadership environnemental mondial. Les dangers et désavantages : l’impunité sous couvert diplomatique Mais cette proposition soulève également de graves préoccupations, tant sur le plan éthique que politique : Une impunité légalisée : En garantissant la protection internationale de Denis Sassou Nguesso et de sa famille, les Nations Unies risquent de cautionner une amnistie de fait pour des crimes graves: crimes de sang (disparitions, tortures, exécutions extrajudiciaires), crimes économiques (détournements massifs de fonds publics), et crimes contre la démocratie (élections truquées, répression des opposants). Un dernier sursaut de violence ? : L’histoire montre que les dictateurs en fin de règne cherchent souvent à effacer les traces de leurs crimes. Cette période de transition pourrait donc être la plus dangereuse, marquée par des enlèvements, des assassinats ciblés ou des sabotages politiques. Mémoire des victimes bafouée : Une sortie « par la grande porte » sans justice reviendrait à insulter les familles des victimes et à invisibiliser les luttes du peuple congolais pour la liberté et la dignité. Un précédent dangereux : Ce type de compromis pourrait inspirer d’autres autocrates africains à négocier leur immunité en monnayant leur départ contre un poste honorifique ou international. L’interrogation sur la morale dans les institutions onusiennes La proposition fait également émerger une question sensible mais fondamentale : les recrutements et nominations au sein des organes des Nations Unies tiennent-ils compte de la moralité des individus ? Le cas du président congolais renvoie à d’autres précédents troublants, comme celui de la représentante du HCR à Kinshasa, qui bénéficie encore aujourd’hui d’une protection onusienne, les Nations Unies refusant de lever son immunité diplomatique, bien qu’elle ait été citée dans le dossier des disparus du Beach. Denis Sassou Nguesso, à l’instar de cette diplomate, pourrait donc être placé à l’abri de toute poursuite, profitant d’un bouclier juridique international. Ce scénario interroge : jusqu’à quel point l’ONU peut-elle protéger des individus poursuivis ou impliqués dans de graves violations des droits humains ? Une opportunité à condition d’un strict encadrement Cette initiative, aussi controversée soit-elle, pourrait réussir, mais à trois conditions fondamentales : Que la vérité soit dite : Un mécanisme de justice transitionnelle, type Commission Vérité et Réconciliation, doit être mis en place pour établir les responsabilités, même symboliques. Que la société civile soit garante du processus : Aucun dialogue ne peut être crédible sans les forces vives du pays, notamment la diaspora, les intellectuels, les jeunes et les femmes. Que l’accord ou les nouvelles fonctions diplomatiques ne bloquent pas les poursuites internationales : La protection diplomatique ne doit pas empêcher d’éventuelles plaintes au niveau international, notamment à la CPI ou dans le cadre de la compétence universelle. Conclusion : Une page à tourner, mais sans gommer le passé La proposition onusienne, si elle est acceptée par Denis Sassou Nguesso, marque un tournant politique majeur pour le Congo-Brazzaville. Elle pourrait permettre une transition pacifique, dans un pays meurtri par des décennies de dictature. Mais si elle n’est pas accompagnée de véritables garanties de justice et de vérité, elle risque de perpétuer le cycle de l’impunité et de détruire toute confiance dans les institutions internationales. Le Congo a besoin d’un nouveau départ, certes. Mais aucun avenir solide ne peut être bâti sur l’oubli organisé du passé. Par Serge Armand Zanzala Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika