POESIE CONGOLAISE. Les morsures obscures (1) : de la poésie à la « proésie »

Les morsures obscures est un recueil de poésie, qui, par son style apparait comme la continuité du précédent ouvrage de l’auteur intitulé L’appel du Kilimandjaro. Les morsures obscures, un recueil d’une quarantaine de textes qui se fondent sur l’image de la femme dans plusieurs dimensions, sur l’homme dans sa situation sociale et sociétale qui parfois est à la recherche d’un ailleurs meilleur ; s’y remarque aussi le poète dans l’antre de la philosophie. Bien sûr que d’autres pistes pourraient être exploitées par la critique car comme l’écrivait Georges Pompidou dans son Anthologie de la poésie française publiée en 1961 chez Hachette, nous citons : « Si l’art des vers me parait difficile et sans doute le premier de tous, c’est parce que le poète prend un risque redoutable : délibérément, il fait profession de prétendre à ce que les autres peuvent n’atteindre que de surcroit ». Et c’est ce risque que prend aussi le critique pour analyser l’œuvre d’un poète en insistant que sur quelques textes qu’il juge pertinents ; certains d’entre eux s’appelant les uns les autres, analyser tous les textes d’un recueil emmène souvent à une tautologie manifeste. Le poète et l’image de la femme Difficile de parcourir une œuvre poétique, et même littéraire, sans percevoir l’image de la femme. Aussi, Les morsures obscures de Julien Makaya Ndzoundou n’échappent pas à cette règle. Et c’est sa mère qu’il met en évidence en lui rappelant, dans un premier temps, sa venue au monde : « Je suis le fruit de tes entrailles Je suis venu au monde à l’aube sans entraves » (p.19) Et cet amour de l’homme pour sa mère qui se consolide avec le temps devient une dette incommensurable pour le poète dans l’âge avancé de leur existence : « Je ne pourrai jamais payer cette dette De tes leçons quotidiennes pour façonner ma tête (…) Chère mère ! Ton voyage vers la vieillesse Te rapproche de nos ancêtres et excite ma tristesse Savoir que tu n’es pas éternelle engendre le stress J’admire tes rides et tes mirifiques tresses » (p.19) Le regard du poète sur la femme se révèle aussi dans son adresse à une grande figure noire, Christiane Taubira, pour chanter la fierté de sa noirceur, comme pour demander aux femmes africaines d’être fières de leur peau que certaines d’entre elles torpillent par un blanchiment regrettable ; et cela se remarque dans le poème « L’hymne de la fierté » où l’auteur clame son africanité et sa fierté d’être noir : « Je suis très beau Grâce à la couleur de ma peau (…) Je vis au sud du Sahara Territoire de la Reine de Saba » (p.21). Contrairement à certains poèmes de ses autres recueils qui font l’apologie de l’amour lyrique, dans Les morsures obscures, se développe l’obscurité de la femme. Cette dernière devient un porte-malheur de l’homme. Dans le poème « Douleurs du cœur », elle porte en elle une foultitude d’épithètes, créant une succession de « vers-mot », en majorité négatifs que nous dévoile le poète : « Que vaut la vie d’un homme Devant une femme Terrible Insensible Répréhensible Timide Intrépide Incivile Difficile Impudique Cyclothymique Hystérique Incivique Déplorable Condamnable Blâmable Punissable Critiquable Méprisable Elle ne vaut que Douleurs du cœur » (p.32) Et c’est à travers le poème « Le Judas intemporel » que l’auteur revisite le portrait moral de la femme pour déceler un autre caractère on ne peut plus insupportable de celle-ci : « Elle reste rebelle et préfère les choses à l’envers Elle ne changera pas sa nature, malgré les veillées de prière Elle restera mauvaise tout au long de sa carrière sur terre » (p.33) Et même quand s’annonce l’amour idyllique dans ce recueil, la femme est toujours l’émanation des douleurs de l’homme : « J’ai perdu l’amour Mon amour de toujours Qui me considère aujourd’hui comme un fou Privé de ressources, je ne suis plus à son goût » (p.54). L’homme vu par le poète à travers le social et le sociétal Dans Les morsures obscures, le bonheur de l’homme semble être mis en cause. Et le sous-titre de « les funérailles du bonheur » donné à l’ouvrage apparait comme le signe annonciateur des difficultés de l’homme dans la société. Ce dernier, pour le poète, n’est que poussière de vie comme il le signifie dans le poème éponyme à la page 58 : « Tout est éphémère Tout est précaire (…) Profite de l’amour dans tous les vestiaires Bon retour dans la termitière Sur cette terre, tu n’es qu’un vacataire ». Et cette idée d’impuissance de l’homme dans la société se poursuit dans le poème « La vanité » qui rappelle à l’homme sa petitesse sociale et sociétale sur cette terre : « Humain ! Cultive l’humilité et la charité Ne convoque pas l’altérité Pour vanter ta supériorité Car vanité des vanités, tout est vanité » (p.59). Cette impuissance de l’homme dans la société le pousse à s’abriter dans le rêve d’un ailleurs meilleur à travers le cri d’angoisse lancé par les jeunes du continent qui préfèrent affronter les dangers de la Méditerrané. Et le poète de nous rappeler ce cri de détresse d’un jeune Africain : « Les gouvernants ont tourné le dos à l’excellence Mon destin est immolé sur l’autel de l’incompétence C’est pour cela que j’irai mourir en Méditerrané Après avoir avalé le Ténéré sous mes pieds » (p.38) Pour les candidats à l’immigration, il n y a aucun espoir, aucun futur dans leur pays. La recherche de cette quiétude loin du pays déclenche chez l’auteur un souvenir des supplices de la guerre qu’a connue son pays. Comment ne pas penser à la recherche d’un ailleurs paisible devant ce sombre tableau de la bêtise humaine. Voici ce que dit le poète : « Il faut partir ! Partir, pour ne plus voir ces kalachnikovs distribuées à des bambins, pour défendre la tribu, l’ethnie ou le pouvoir, privatisé par une bande d’aventuriers » (p.22). Mais, de la société et de l’histoire de son pays et du continent, le poète constate qu’il y a eu des hommes qui ont eu une dimension politique au cours de leur vie. Il fait un rêve qui, paradoxalement est en porte-à-faux avec les réalités sociopolitiques du continent. Hélas ! : « Je rêve d’une Afrique où le culte du fric ne